Images solubles dans la peinture.

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Images solubles dans la peinture.

Message  Jean-Yves Amir le Mer 27 Jan - 18:28

Voici un sujet consacré à cet instant particulier où les choses représentées deviennent tellement indistinctes que l'image semble se perdre, se dissoudre dans la peinture. Ou bien, à l'inverse, cet instant fragile, presque identique mais pas tout à fait le même, où elles se forment et commencent à se discerner.

Je ne parle pas de l'art "abstrait" mais de cette zone où nait, ou bien s'achève, la représentation. Cette zone indécise, certains peintres, comme Degas par exemple, l'ont explorée lors d'expériences passagères ou dans leurs ébauches, d'autres en ont fait, comme Eugène Leroy, l'objet essentiel de leur oeuvre.

La pâte picturale épaisse en est un caractère fréquent. Mais ce n'est pas un caractère obligé : on trouve autant d'exemples explorant, au contraire, la fluidité, l'effacement, l'inframince si on peut dire, de la couche picturale.

Je propose cette suite comme une balade ouverte, sans chronologie ni ordre particulier, au fur et à mesure des rencontres et des trouvailles.

Auerbach
Degas
Carrière
Monticelli
Lapoujade
Leroy
Turner
Hirschhorn
Fra Angelico
Kapoor


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Frank Auerbach (né en 1931)

Message  Jean-Yves Amir le Mer 27 Jan - 18:33

J'ai photographié ce tableau de Frank Auerbach au musée d'Edinburgh l'été dernier. C'est un petit format d'une trentaine de centimètres de côté. Il se présente comme un inextricable magma pictural dans lequel apparait, de façon presque inespérée, en clignant des yeux, un visage....

AUERBACH 1965 HEAD OF GERDA BOEHM


AUERBACH 1964 Head of E O W II


AUERBACH 1962 E.O.W. Looking into the Fire I


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Edgar Degas (1834 - 1917)

Message  Jean-Yves Amir le Jeu 28 Jan - 18:24

A l'inverse, Degas, dans ses monotypes de 1890, explore cet instant où se constitue l'image d'un paysage à travers des taches de couleurs disposées sur une plaque de verre et reportées sur papier.

DEGAS 1890 LE CAP HORNU


DEGAS 1890 LE VILLAGE D ESTEREL


DEGAS 1890 PAYSAGE


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Eugène Carrière (1849 - 1906)

Message  Jean-Yves Amir le Jeu 28 Jan - 20:59


Cet homme attentif, qui vit l'œil ouvert, l'esprit en éveil, ne tarde pas à reconnaître qu'une forme vivante n'est pas un
objet indifférent, qu'on reproduit en le copiant avec une fidélité toute matérielle. Une exécution qui se prend à chaque
partie successivement laisse échapper avec l'unité les rapports qui en font la richesse et la grâce. Comme la vie, l'art ne va pas sans risques, il est une audace réfléchie. Imiter la nature, ce n'est pas copier servilement un objet, c'est surprendre les procédés par lesquels elle le crée pour notre œil, et c'est faire comme elle. Carrière aperçoit que les formes sont construites par la lumière : sa première découverte est celle des valeurs. « Regardez, me disait-il, tout l'art du peintre tient dans cette carafe; ici la clarté la plus intense qui d'abord s'impose, et des valeurs, qui, à partir de là, décroissent, pas une qui soit égale à l'autre, et de tout cela se construit la forme faite de leur variété infinie.  

Cette vérité, premier pas dans sa marche des effets aux causes, porte avec elle ses conséquences. Il les dégage. La
main dépend de l'esprit ; la technique répond à la manière de regarder et de voir. Loin d'être lourde, opaque, il faut
que la matière s'allège, se subtilise pour égaler les fluidités de la lumière.

Gabriel SÉAILLES.1907
Extrait du texte du catalogue de l'exposition Eugène Carrière à l'Ecole Nationale des Beaux Arts en 1907

Oeuvres, textes et témoignages sur le peintre ici http://www.eugenecarriere.com/

CARRIERE 1899 PLACE CLICHY LA NUIT


CARRIERE  1896 FEMME AUX SEINS NUS


CARRIERE SCENE A PLUSIEURS PERSONNAGES


CARRIERE 1901 AUTOPORTRAIT


CARRIERE PALETTE DU PEINTRE


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Adolphe Monticelli (1824 - 1886)

Message  Jean-Yves Amir le Jeu 28 Jan - 21:09

Ou quelques années auparavant, de Monticelli ceci

MONTICELLI VERS 1875 COUR DE FERME


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Robert Lapoujade (1921 -1993)

Message  Jean-Yves Amir le Ven 29 Jan - 18:06

Lapoujade est un peintre à mon avis injustement méconnu. Son art, il faut le reconnaître, occupe une place assez improbable, quelque part entre l'abstraction française d'après guerre par son style (je pense à Bazaine par exemple) et la figuration engagée des années 1970 par ses sujets (Rancillac, Fromanger...). Ce paradoxe rare vaut qu'on regarde ses oeuvres avec attention.
Lapoujade a été aussi cinéaste et cinéaste d'animation.

Source http://phauser.free.fr/

LAPOUJADE 1960 L EMEUTE


LAPOUJADE 1962 GUERRE D ALGERIE METRO CHARONNE


LAPOUJADE 1984 FOULE


LAPOUJADE 1985 DELIRE DE FOULE


"Vous êtes là pour que Lapoujade fasse votre portrait. Or Lapoujade ne vous regarde pas. Il regarde la toile encore vide. Il procède à une accumulation de  peinture sur cette toile. Un peu partout tout d'abord, semble‑t‑il, puis dans l'espace de ce qui sera, dans un instant, le visage.

Il peint. On ne distingue rien. Il continue à rassembler des couleurs. N'importe quelles couleurs dirait‑on, au début, puis certaines de préférence.

C'est Kandinsky qui, je crois, disait que la peinture est déjà dans les tubes avant d'être sur la toile. Où est‑on avant, où est Sartre avant de passer si extraordinairement sur la toile de Lapoujade ? Il est, nous sommes, dans Lapoujade intégrés, nous circulons dans Lapoujade. je n'ai jamais eu aussi fort que devant ce peintre le sentiment, la sensation, d'être un phéno­mène physique osmotique, soluble.
"
Lapoujade travaillant, c'est une chose inoubliable. il dit : "je ne veux rien déterminer à l'avance alors ne vous étonnez pas de ma façon de peindre." C'est très impressionnant. Vous êtes là et, encore une fois, il ne vous regarde pas ‑ à peine parfois, à la fin du travail. Vous gêneriez l'absolue figure que vous êtes en lui s'il vous regardait. La toile est encore infor­me. Il y a du jazz, haut, fort. Lapoujade, au rythme du jazz, s'avance vers la toile, la frappe avec le pinceau, recule revient, toujours en cadence, modèle de ses deux mains l'air qui est devant la toile, et à l'ombre de sa courbure, pose la ­première pierre du bâtiment. Toujours au rythme du Jazz qui vide la tête des noirs quand ils dansent.
Marguerite Duras La vraie semblance

LAPOUJADE 1965 MARGUERITE DURAS


Dans un rassemblement de toutes ses forces sensibles, physiques, avec toute sa force musculaire, nerveuse, Lapoujade reconstruit un Sartre imaginaire. Et pour cela, s'il a besoin que Sartre soit présent, là, dans le même lieu que lui, Sartre, preuve absolue de l'existence de Sartre, il ne doit pas regarder le Sartre présent. Car si étale que soit votre humeur, si quotidien votre comportement, il n'en reste pas moins que cette humeur ou ce comportement sont occasionnels, frag­ments. Rien à faire : vous n'êtes jamais, même à un moment privilégié de votre vie, qu'une illustration insuffisante de vous même, signe, indice, entre mille d'un tout qui jamais, bien entendu, ne se trouve, en une seule fois, exprimé.
Marguerite Duras La vraie semblance

LAPOUJADE 1965 JEAN-PAUL SARTRE


LAPOUJADE 1958 LA TORTURE


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Eugène Leroy (1910 - 2000)

Message  Jean-Yves Amir le Sam 30 Jan - 16:54

"Fervent admirateur de Rembrandt, Eugène Leroy (1910-2000) portait une attention particulière au travail de la matière et de la lumière. Il a accompli une œuvre singulière située dans un double mouvement d’apparition-disparition du motif. Sa démarche consistait à enfouir sous de multiples couches de peinture un dessin originel. L’image du corps ou du visage de son modèle est recouverte progressivement d’épaisseurs de peinture dans lesquelles l’artiste ne cesse de revenir, de retravailler pendant des années, sur lequel l’artiste ne cesse de revenir, retravailler pendant des années. Dans le foisonnement de la matière picturale, l’épaisse couche au relief bosselé, la figure ne disparaît pas, au contraire elle émerge, elle s’incarne dans la peinture."
Source http://www.lyonne-en-scene.com/expositions/robert-guinan-eugene-leroy-charles-maussion/

wait




"En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d’un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s’arrêtèrent tout d’abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d’admiration.

— Oh ! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c’est une toile que j’ai barbouillée pour étudier une pose, ce tableau ne vaut rien. Voilà mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d’eux.

À ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l’apercevoir.

— Eh ! bien, le voilà ! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d’amour.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection ! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l’air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l’air qui nous environne. où est l’art ? perdu, disparu ! Voilà les formes mêmes d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps ? N’est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans l’eau ? Admirez comme les contours se détachent du fond ? Ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos ? Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas ?… Mais elle a respiré, je crois !… Ce sein, voyez ? Ah ! qui ne voudrait l’adorer à genoux ? Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez.

— Apercevez-vous quelque chose ? demanda Poussin à Porbus.

— Non. Et vous ?

— Rien.

Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d’aplomb sur la toile qu’il leur montrait, n’en neutralisait pas tous les effets. Ils examinèrent alors la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant et se levant tour à tour.

— Oui, oui, c’est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis, le chevalet, enfin voici mes couleurs, mes pinceaux.

Et il s’empara d’une brosse qu’il leur présenta par un mouvement naïf.

— Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.

— Nous nous trompons, voyez ?… reprit Porbus.

En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée.

— Il y a une femme là-dessous, s’écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les couches de couleurs que le vieux peintre avait successivement superposées en croyant perfectionner sa peinture.

Les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s’expliquer, mais vaguement, l’extase dans laquelle il vivait."


Balzac Le chef d'oeuvre inconnu


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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  Jean-Yves Amir le Sam 30 Jan - 16:58

On connaît Turner, le peintre fabuleux des soleils couchants, des tempêtes et des effets atmosphériques.
Il mérite une place particulière dans ce sujet car il est le premier, à ma connaissance, à avoir exploré cette zone indécise qui en fait l'objet. Ses oeuvres tardives sont des tourbillons hallucinés de peinture presque abstraits.

TURNER 1840 45 YACHT APPROACHING THE COAST


TURNER 1845 COUCHER DE SOLEIL AVEC MONSTRES MARINS


TURNER 1843 LIGHT AND COLOUR THE MORNING AFTER THE DELUGE


Le film de Mike Leigh, "Turner", est passionnant. Il présente le peintre comme un homme âpre, rugueux, attaché à ses origines populaires et visiblement en rupture avec la bourgeoisie dans laquelle il est contraint de naviguer pour vendre ses oeuvres. C'est une sorte d'ours, à la fois odieux et profondément humain.



Les lecteurs de Rabelais se souviennent peut-être du prologue de Gargantua, où l'auteur évoque Socrate, « laid de corps et d'un maintien ridicule, le visage d'un fou », mais note que ce physique peu avantageux cache toutes les qualités morales du monde, « une intelligence plus qu'humaine, une sobriété sans égale ». Les apparences les plus contrefaites recèlent des trésors : on songe à ce paradoxe en voyant l'immense ­acteur Timothy Spall (justement primé à Cannes) faire du peintre anglais William Turner (1775-1851) un presque obèse à la démarche de crapaud, visage perpétuellement grimaçant, grognements porcins à gogo.

L'analogie animale est validée d'emblée quand, au début du film, le père du peintre, ancien barbier à Covent Garden, ayant à peine enjoint son fils de se raser, trimbale illico son coupe-chou sur les soies d'une tête de cochon... Mais de cette « tête de cochon » de fils, l'expression qualifiant autant le physique de l'artiste que son caractère renfrogné, a jailli une beauté sans pareille : innombrables paysages ou marines magnifiques, travail saisissant, sans cesse recommencé, sur la lumière.

Artiste, le mot est-il même prononcé ? Dans ce récit fragmenté, moins biographie linéaire que juxtaposition de moments illustrant les vingt-cinq dernières années de sa vie, l'art de Turner est d'abord montré comme un métier. Pas sans analogie avec celui de ciné­aste : repérages, croquis comme les esquisses d'un story-board, visite au marchand de couleurs comme on va chez le loueur de caméras. Jamais Mike Leigh — pas le plus playboy des réalisateurs anglais — ne confirmera la piste autobiographique, mais celle-ci saute aux yeux. Les peintres rassemblés pour un Salon annuel, se saluant ou se jalousant ? Des metteurs en scène dans un festival, bien sûr. Le mécène (ici, le comte d'Egremont) ? Un producteur. Tout concorde, jusqu'aux rapports tumultueux avec la critique : en fin de carrière, Turner était considéré comme un vieil excentrique et sa tentation impressionniste, mise sur le compte d'une vue qui baissait sévèrement. Cela ne l'empêche pas, dans le film, de moucher implacablement le jeune critique John Ruskin, ce que Mike Leigh, peut-être, n'a jamais osé faire.

Il est très vraisemblable que l'auteur des féroces Naked (1993) et Another year (2010) partage la misanthropie tranquille de son personnage. Tout au long du film, Turner ne trouve son accomplissement que face aux paysages qui vont l'inspirer — sublimement rendus par l'image numérique du chef opérateur Dick Pope, qui a étudié les pigments utilisés par le peintre. Ou au milieu des éléments (nuages, pluies, etc.), le film attestant une légende selon laquelle Turner se serait attaché au mât d'un navire pour être au coeur d'une tempête et de ses embruns. La beauté, la vérité du monde résident dans un ciel changeant que le soleil et les nuages recomposent en mille nouveaux contours. Mais certainement pas en l'homme : ni lui-même (« Quand je me regarde dans un miroir, je vois une gargouille »), ni ceux qu'il côtoie, dont la laideur morale accompagne parfois les déconfitures implacables du corps (comme cette servante, et maîtresse occasionnelle, au visage dévoré par le psoriasis). Ce sera pire quand la révolution industrielle encore balbutiante aura achevé de noircir le décor, transformant l'Angleterre de Turner en celle de Dickens.

Par petites touches, Mr. Turner installe un sentiment poignant d'élégie. Emu par la jeune prostituée qu'il a fait poser (devenu l'exécuteur testamentaire de Turner, John Ruskin, le critique mouché, détruira tous ses croquis de nus), le peintre fond en larmes, ou plutôt, avec la joliesse qui le caractérise, en sanglots hoqueteux et baveux : est-ce le souvenir de sa soeur, perdue en bas âge ? Plus tard l'accable celui de sa mère, internée jusqu'à sa mort au terrifiant asile de Bedlam. Cerné par la perte, Turner s'est, toute sa vie, barricadé, il s'est entraîné à ne voir que la beauté. Une scène tire les larmes : il chante, d'une voix mal assurée, la lamentation de Didon, When I am laid in earth, tirée du Didon et Enée de Purcell. De l'ogre difforme sort la conscience d'un éden perdu. C'est bouleversant.
— Aurélien Ferenczi Source


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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  Jean-Yves Amir le Dim 31 Jan - 11:39

Mais on connait moins ses extraordinaires aquarelles ou ses sketchbooks . Ils sont en ligne sur le site de la Tate Britain et je conseille vraiment d'aller les regarder de près car ils sont éblouissants et stupéfiants. On va de surprise en surprise tellement Turner a poussé loin l'art de la notation synthétique instantanée.

http://www.tate.org.uk/art/research-publications/jmw-turner

A Wreck, Possibly Related to 'Longships Lighthouse, Land's End' c.1834


Clouds above St Michael's Mount c.1836


Windsor Castle c.1828


Land's End, Cornwall c.1834


Carnet d'Ambleteuse et Wimereux 1845


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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  Jean-Yves Amir le Dim 31 Jan - 11:39

Je suis ému en trouvant ce qui suit parmi les sketchbooks de Turner mis en ligne par la Tate Britain.
Nous sommes là au bout du bout de ce sujet, en 1836!

Explications (en anglais) sur les carnets érotiques de Turner ici

Carnet Colour studies 1
Carnet Colour studies 2

TURNER 1834 36 COLOUR STUDIES1 A CURTAINED BED...


TURNER 1834 36 COLOUR STUDIES1 A DARK INTERIOR...


TURNER 1834 36 COLOUR STUDIES1 A DARK INTERIOR OR CURTAINED BED...


TURNER 1834 36 COLOUR STUDIES1 A Curtained Bed, with a Naked Couple Engaged in Sexual Activity


TURNER 1834 36 COLOUR STUDIES1 A Curtained Bed, with a Figure or Figures under the Covers


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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  Jean-Yves Amir le Dim 31 Jan - 17:30

Mais que voit-on là?



Dans la mer déchainée, des mains? Des chaînes?



Un pied?



Des mains noires?



Un corps? C'est bien un corps dévoré par les poissons?



TURNER 1840 LE NEGRIER


Turner peint un massacre qui s'est déroulé 59 ans plus tôt, le massacre du Zong:

Le 29 novembre 1781, le commandant du navire négrier britannique Zong est salement embêté. Dans la cale, la « marchandise » est en train de se gâter. Ces bachi-bouzouks de trafiquants arabes lui ont refilé des esclaves malades, souffrant de dysenterie, de fièvre, de diarrhée et même de la variole. Chaque matin, l’équipage doit balancer par-dessus bord plusieurs dizaines de cadavres. Chaque nègre mort correspond à une perte sèche de 35 livres sterling environ, le prix de vente d’un esclave en Jamaïque, la destination du Zong. James Gregson, l’affréteur du navire, sera furieux contre le capitaine Luke Collingwood. Sans compter que le capitaine aussi est intéressé au bénéfice. Il craint de devoir renoncer à sa retraite-chapeau de 21 millions d’euros… Pourtant, il a pris un grand risque en entassant quatre cent quarante Africains à bord du Zong, soit 2,8 fois plus qu’il aurait dû le faire.

L’équipage n’est pas très vaillant, lui non plus. Déjà sept marins sont morts de maladie depuis le départ de São Tomé, le 6 septembre 1781. Le capitaine, un ancien chirurgien, est donc très inquiet. Une soixantaine d’esclaves déjà perdus, ça suffit ! Il n’y a plus qu’une chose à faire : balancer à la flotte tous les esclaves malades avant qu’ils ne meurent à bord et ne contaminent les autres. C’est parfaitement légal ! Il ferait beau voir qu’on interdise à un honnête commerçant de disposer de sa marchandise à son gré. Non seulement c’est permis, mais c’est aussi encouragé puisque tout esclave noyé pour sauver le reste de la cargaison donne droit à une indemnisation versée par les assureurs. Incroyable, mais vrai ! Chaque esclave sacrifié permet de recevoir 30 livres, alors qu’un esclave mort de maladie ou même déposé vivant sur une île ne donne droit à aucun remboursement. Collingwood, qui a commencé sa carrière chez Lakshmi Mittal, n’hésite pas.

Il ordonne à son équipage de jeter à l’eau les esclaves malades. Il n’y a que le quartier-maître James Kelsall pour s’insurger contre cette solution radicale. Les autres appliquent la consigne. Ils attachent les malades deux par deux au moyen de lourdes chaînes avant de les envoyer rejoindre Yannick Agnel s’entraînant autour du Zong. Le 29 novembre, premier jour du massacre, cinquante-quatre esclaves sont sacrifiés. Ils hurlent, se débattent, s’agrippent les uns aux autres, mais rien à faire, le capitaine et les marins sont sans pitié. Ils ne voient pas des hommes, mais des marchandises avariées et la perte de leur profit. La loi est de leur côté. Ces imbéciles de nègres feraient mieux de leur faciliter la tâche pour le bien de l’entreprise commune… Le lendemain, même horreur : quarante-deux autres « ballots humains » sont noyés. Et encore vingt-six, le 1er décembre. Ce jour-là, dix esclaves effrayés par l’inhumanité des Anglais préfèrent encore en finir immédiatement avec la vie. Ils sautent à l’eau. C’est donc un suicide qui ne donne pas droit à une indemnité ! Les salauds !


Source lepoint.fr
http://mobile.lepoint.fr/c-est-arrive-aujourd-hui/29-novembre-1781-les-negriers-du-zong-noient-122-noirs-malades-pour-toucher-leur-assurance-deces-legal-29-11-2012-1534934_494.php


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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  alainD le Lun 1 Fév - 15:00

Jean-Yves Amir a écrit:On connaît Turner, le peintre fabuleux des soleils couchants, des tempêtes et des effets atmosphériques.
...

interprétation musicale:
<iframe src="https://player.vimeo.com/video/129072110" width="800" height="600" frameborder="0" webkitallowfullscreen mozallowfullscreen allowfullscreen></iframe> <p><a href="https://vimeo.com/129072110">Le Dernier Voyage du T&eacute;m&eacute;raire_ Damien Dumenieu</a> </p>
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http://lartcommeonlaime.forumactif.org

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Joseph Mallord William Turner (1775 - 1851)

Message  Jean-Yves Amir le Lun 1 Fév - 20:48

Oui, je savais bien que ton fils Damien avait composé un morceau de musique à partir de ce tableau, ou en s'inspirant de ce tableau de Turner, chai pas comment dire.
Mais pourquoi à partir de celui-ci plutôt qu'un autre, t'avais-je demandé. Tu n'avais pas trop su me répondre..
Et si Damien nous le disait lui-même? Very Happy


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Thomas Hirschhorn

Message  alainD le Dim 7 Fév - 17:15

Non Damien / Turner je ne sais plus...

....

C'est drôle mais Carrière et Monticelli m'ont toujours épaté,
alors qu'ils n'avaient pas l'aura des plus célèbres, et je me demandais où j'allais me fourvoyer dans mes goûts,
moi qui aime bien, quand même, être rassuré.

En 2004, alors que j'étais à fond dans les objets virtuel 3D je voulais même faire de la 3D floue!

D'ailleurs j'y suis parvenu, mais passons...

Je vais plutôt considérer l'expo "Pixel-collage" de Thomas Hirschhorn




http://www.paris-art.com/exposition-art-contemporain/pixel-collage/thomas-hirschhorn/18298.html

Je me suis insurgé contre le floutage avant même 2007
http://mixed3d.net/artvrml/050707.htm

Bien sûr Hirschhorn s'insurge aussi à propos des "sans visages", mails y a un point qui est peut-être moins connu,
et qu'il travaille, ... c'est celui des corps "détruits".
Il emploit cette expression dans un texte qui est dit bizarrement traduit de l'anglais.
Admettons.
En tout cas il ne s'agit pas de "morts". Le journal télévisé en regorge.
(Certes pas du Bataclan ni de Charlie, mais ceci est une autre histoire.)
"Détruits" c'est ce que j'ai vu il a 5 -6 ans parce que un ami m'avait envoyé des liens web ad-hocs.
Je n'avais jamais vu de telles images.
On ne les voit jamais à la télé et pas facilement sur le web.
Je n'en montrerai pas ici, mais il s'agit de tripes à l'air, pour parler court.

Que Hirschhorn fasse du collage avec des photos de magazines de mode et des corps détruits,
j'aurais trouvé cela grossier.
D'ailleurs je crois qu'il a commencé par cette piste, mais je n'ai pas encore pris le temps de vérifier.
Par contre les photos glamour pixelisées, donc in regardable , à coté des corps détruits in regardables,
là ..cela fonctionne.

Son explication me semble très convaincante

voir

"Je  vais  tenter  d'expliquer  en  huit  points,  pourquoi  il  est  important  aujourd'hui  de
regarder  des  images  de  corps  humains  détruits,  comme  celles  que  j'ai  utilisées  et
intégrées  dans  mes  œuvres  etcccc""""""""


http://artaddict.net/events/download_press_release/4854


Il y a aussi cet interview un peu plus ancien:

Thomas Hirschhorn révèle dans son oeuvre Touching Reality (2012)
ce que l'on refuse de voir: les insoutenables destructions du corps.
http://www.dailymotion.com/video/xshfl0_thomas-hirschhorn-insoutenables-destructions-du-corps_creation
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Thomas Hirschhorn

Message  alainD le Dim 7 Fév - 17:19

j'aimerais que quelqu'un trouve une image de bonne qualité où l'on puisse comprendre
comment l'artiste colle ses images A4 et englue l'ensemble sous une feuille de plastique,
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alainD

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Thomas Hirschhorn

Message  Jean-Yves Amir le Dim 7 Fév - 18:41

alainAdmin a écrit:j'aimerais que quelqu'un trouve une image de bonne qualité où l'on puisse comprendre
comment l'artiste colle ses images A4 et englue l'ensemble sous une feuille de plastique,

Ces images sont pénibles! A priori, je suis très réticent vis à vis d'une démarche artistique qui les utilise.
Mais je reconnais que les réflexions d'Hirschhorn valent d'être lues et écoutées. C'est même indispensable. Et c'est peut-être cela qui me parait finalement le plus discutable: comment est il possible d'aborder ses oeuvres sans l'accompagnement de ses explications?

Je cite plus longuement un extrait du texte que tu as mis en lien ci-dessus car c'est vraiment important de le lire:
Paris, Novembre 2015
Plus que jamais, aujourd’hui, je crois aux notions d’Egalité, d’Universalité, de Justice et de Vérité. Avec mon travail d’artiste, je veux donner une forme qui insiste sur ces notions et les inclut. C’est ainsi que je définis ma mission et pour l’accomplir j’utilise l’art comme un outil ou comme une arme. Un outil pour connaître le monde dans lequel je suis, un outil pour confronter la réalité dans laquelle je me trouve et un outil pour vivre dans le temps que je vis.

Pixel-Collage est une nouvelle série de collages. Avec ces œuvres, je veux intégrer le phénomène grandissant des
images ‘sans visage’ reproduites aujourd’hui. Ce qui m’intéresse plus précisément dans cette esthétique du
‘sans visage’ est le fait que la pixellisation en est l’incarnation formelle. Je veux intégrer dans mon travail l’usage
grandissant de la pixellisation. Elle est devenue très courante et on utilise de plus en plus les pixels ou le floutage
dans les médias. Ce phénomène m’intéresse car on a l’impression que, pour être authentique, une image doit être
pixélisée, du moins en partie. La pixellisation ou le floutage ont pris le rôle de l’authenticité. Une image pixélisée
est sûrement  authentique si elle a des zones inacceptables qui sont masquées. Ce qui est acceptable n’est pas
pixélisé. Et il est intéressant d’observer que l’utilisation des pixels ne suit absolument aucune loi commune.
Parfois certaines zones d’images sont pixélisées sans logique ni raison, pour montrer qu’à l’évidence quelqu’un s’en
occupe, surveille, sait et décide ce qui est acceptable ou ne l’est pas. Des images partiellement pixélisées paraissent
bien plus authentiques et sont acceptées en tant que tel par les spectateurs. Il paraît donc clair que les pixels
attestent de l’authenticité: l’authenticité imposée par autorité. Et dans notre monde chaotique, incommensurable,
contradictoire et complexe, il y a une demande énorme d’autorité. Les pixels apportent une esthétique à cette
demande d’autorité. La pixellisation ou le floutage sont justifiés pour “protéger le spectateur”, pour protéger
quelque chose dans l’image elle-même, ou pour “protéger” une information censée apparaître dans l’image. Je
n’accepte rien de “protecteur” et je pense que personne aujourd’hui ne peut accepter une quelconque autorité
de la protection.


De même, dans la vidéo que tu cites, l'explication qu'il donne sur la destruction des corps doit être écoutée.

En voyant ces oeuvres dans leur contexte d'accrochage, on se rend mieux compte de leur format et de leur présentation sous plastique:




Dernière édition par Jean-Yves Amir le Mar 9 Fév - 14:17, édité 1 fois
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Jean-Yves Amir
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Thomas Hirschhorn

Message  alainD le Dim 7 Fév - 20:15

Jean-Yves Amir a écrit:
En voyant ces oeuvres dans leur contexte d'accrochage, on se rend mieux compte de leur format et de leur présentation sous plastique:



ah justement c'est très intéressant!!

et c'est un des points qui m'a redonné confiance en cet artiste.
Car j'ai toujours été ambivalent à son égard.
Ses tas de pneus et ses pancartes en carton style sdf dans le lieu le plus bobo de Paris,
le Palais de Tokyo,
ça m'avait pas impressionné.
Mais je commence à croire à la sincérité de ce type qui cite Gramsci et family.

Or son scotch d'emballage marron périssable m'avait toujours interrogé:
faut-il faire chic-cheap pour être dans les lieux branchés à tunes??

Et là chez Crousel, c'est scotch transparent, périssable aussi sous emballage plastic à la con.
Et c'est pas tout!!
Ce ne sont pas des photos photoshops imprimées agrandies 5msur5.
Comme n'importe qui peut le faire.
Ce sont des feuilles A4!!! toutes assemblées au scotch!!!

Il y a un blog que je n'arrive pas à retouver, où le blogeur dit:

"j'ai rencontrés, à son expo chez Crousel, T.Hirschhorn avec sa femme et son fils;
Il m'a dit:

""comme mon fils fait des dessins sur des feuilles A4 et qu'il les assemble pour faire des grands formats,
je suis venu lui montrer ici ce que fait son papa"

!!

ahaha j'adore.


et ++

http://unpointculture.com/2016/01/25/croiser-lhorreur-thomas-hirschhorn-a-la-galerie-chantal-crousel/
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alainD

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Thomas Hirschhorn

Message  alainD le Dim 7 Fév - 20:33

dans la galerie/ expo crousel, il y a une longue table avec des documents.
Dont le texte que je vais dire.
Avec Hirschhorn je doute pas que la "documentation" est aussi important que les "oeuvres",
tout ça avec les ^^ d'usage...
J'ai demandé à la galeriste le texte papier, puis finalement je l'ai trouvé sur le web,
voir lien cidessus, mais il sera plus facile à trouver directement ici:
http://mixed3d.net/artvrml/images/hirschhorncrousel.pdf
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Message  alainD le Dim 7 Fév - 22:56

Jean-Yves Amir a écrit:
Ces images sont pénibles! A priori, je suis très réticent vis à vis d'une démarche artistique qui les utilise.

oui , plus que pénibles et très peu connues.
Moins en tout cas que l'anecdote sur Soulages à New-York en 1957:

S a écrit:« Il y avait là environ une quinzaine de peintres, dont Rothko que je voyais pour la première fois. Enfoncé dans un fauteuil, il m’a lancé en me défiant du regard : « Je connais l’Europe, vos musées. Chez vous, on voit des hommes les bras en croix, avec des clous dans les mains, des épines dans la tête, du sang qui coule, des femmes qui portent des têtes coupées sur des plateaux. L’Europe, les camps de concentration, les fours crématoires... L’Europe, quel cauchemar ! » J’ai répondu calmement que, moi aussi, je connaissais ses musées, que j’étais allé d’ailleurs la veille au Metropolitan et que j’avais vu la même chose : des hommes avec des bras en croix, des femmes qui portaient des têtes coupées sur des plateaux... Et puis, j’ai ajouté, perfide : “ Évidemment, je n’ai pas encore vu les musées indiens ! ”

D'ailleurs on pourrait dériver vers Abdessemed, mais restons concentrés sur les pixels Smile
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Re: Images solubles dans la peinture.

Message  Jean-Yves Amir le Mar 9 Fév - 17:47

alainAdmin a écrit:
D'ailleurs on pourrait dériver vers Abdessemed, mais restons concentrés sur les pixels Smile

Euuhhh scratch C'est à dire que ni les pixels, ni Abdessemed, ni les "têtes coupées sur des plateaux" ne concernent directement ce sujet... Suspect  Tu devrais peut-être ouvrir quelque chose du genre "la représentation de la violence dans l'art" ?

Ceci dit, les pixels géants d'Hirschhorn me font réaliser que le brouillage de l'image - qui fait l'objet de ce topic - répond peut-être assez souvent à un certain "refus de voir", ou "besoin de ne pas voir". Par exemple, dans les dessins érotiques de Turner, on sent qu'il y a comme une lutte contre l'autocensure. Dans le film de Mike Leigh, il y a une scène assez surprenante où on voit le peintre dessiner une prostituée puis se mettre tout à coup à hurler, ou à pleurer, ou les deux, je ne me souviens pas exactement.  Quelque chose du même ordre se joue peut-être dans le tableau Le négrier évoqué ci-dessus, ou Turner montre - sans montrer - le massacre du Zong.
Les amas de peinture de Leroy ou d'Auerbach ont peut-être ce même sens d'un "refus de voir"... De même que le vieux Frenhofer, dans le Chef d'oeuvre inconnu de Balzac, ne voit plus ce qu'il peint. A méditer.
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Re: Images solubles dans la peinture.

Message  alainD le Mar 9 Fév - 21:42

Jean-Yves Amir a écrit:

Ceci dit, les pixels géants d'Hirschhorn me font réaliser que le brouillage de l'image - qui fait l'objet de ce topic - .....


!! bien sûr!!!
C'est même ce qu'il explique très bien dans le PDF que j'ai pris la peine d'hébeger.
J'avais même auparavant numérisé les 4 pages.
Je rajoute les 3 dernières ci-dessous

Il brouille les photos de mode trop vues partout et rend visibles les corps détruits cachés partout.
Sa question c'est:  qu'est-ce qu' "on" nous fait voir ou pas , nous laisse voir ou pas.
Et de façon plus gênante encore: qu'est-ce que NOUS on veut voir (savoir) ou pas.

Le "on" ci-dessus, nous savons bien qui c'est.
Ces journaux appartiennent souvent à l'industrie de l'armement, d'ailleurs.








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Fra Angelico

Message  alainD le Jeu 11 Fév - 20:47

...."Images solubles dans la peinture".

Bien sûr, en 2016 je prends toujours le mot 'peinture' au sens large
et je ne me demande même pas si Hirschhorn est un peintre ou pas.


"""cet instant particulier où les choses représentées deviennent tellement indistinctes
que l'image semble se perdre, se dissoudre"""""

Hirschhorn est très précis à propos de l'invisibilité:
H a écrit:Aujourd'hui, dans les journaux, les magazines et dans les journaux télévisés, nous
voyons très peu d'images de corps détruits, parce qu’elles sont très rarement
montrées. Ces photos sont non-visibles et invisibles: le prétexte est de nous en
protéger, présupposant qu'elles pourraient heurter la sensibilité du public ou
satisfaire le voyeurisme. Mais l'invisibilité n'est pas innocente. L'invisibilité est une
stratégie de soutien à, ou tout au moins, de non-dissuasion de l'effort de guerre.



J'ai utilisé il y a peu un modèle, habituée à poser nue ou habillée.
Sur sa page Facebook "professionnelle" elle pixelisait le moindre de ses tétons avant de mettre les photos en ligne.

Ce qui ne l'a pas empêchée de voir virée sa page au bout de plusieurs mois.
Apparemment FB arrive même à enfreindre ses propres règles hypocrites.

Et c'est sur Facebook! qu'un islamophobe de mes connaissances se plaignait à propos des statues romaines cachées à Rohani.
Le voir (ou pas) serait donc politique, héhé.


Mais comme on sait,la religion y a aussi à voir.

J'en viens donc à ceci:
(attention 2MO l'image!)
http://pourunatlasdesfigures.net/_Media/fra-angelico-marbri-finti-1.jpeg

A San Marco, à Florence, Fra Angelico a peint à l’aplomb de sa Sainte Conversation
quatre panneaux rectangulaires qui simulent leur propre insertion dans le mur,
quatre pans de couleurs qui ne racontent rien..  
......Fra Angelico a ajouté à ces surfaces des giclures de peinture.



L'inspecteur Didi-Huberman a enquêté:

http://pourunatlasdesfigures.net/articles/symptoma-visibilite-de/figures-du-paradoxe/un-geste-figural--fra-angel.html


http://pourunatlasdesfigures.net/articles/symptoma-visibilite-de/figures-du-paradoxe/un-geste-figural--fra-angel-2.html
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Anish Kapoor

Message  Jean-Yves Amir le Lun 22 Fév - 18:23

Poor Kapoor, qu'il devient lourd!
Le problème, avec les artistes devenus obèses (pour l'explication de ce concept, voir ici) c'est que quoiqu'ils fassent, ils ne peuvent pas s'empêcher de battre un record! Toujours plus grand, plus gros, plus épais!
Quand Kapoor peint, ce n'est pas avec le dos de la cuillère! Il utilise une matière, mélange de silicone et de pigments, si épaisse - 40 cm! - qu'il pourrait faire passer Leroy ou Auerbach pour des aquarellistes!  Rolling Eyes

Vu ceci, de lui, au Rijksmuseum d'Amsterdam la semaine dernière

KAPOOR 2013 15 INTERNAL OBJECT IN THREE PARTS


Des précisions ici http://lartcommeonlaime.forumactif.org/t135-hollandaise-2-rembrandt#1868
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Re: Images solubles dans la peinture.

Message  alainD le Lun 22 Fév - 19:14

Jean-Yves Amir a écrit:
KAPOOR 2013 15 INTERNAL OBJECT IN THREE PARTS
Des précisions ici http://lartcommeonlaime.forumactif.org/t135-hollandaise-2-rembrandt#1868

je vais suivre cette affaire de près, merci.
Ce n'est pas forcément facile de comprendre ce que les artistes devenus obèses ont perdu en le devenant.
Je vais essayer d'y réfléchir sur cet exemple de fausse barbaque.
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