Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

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Message  Jean-Yves Amir le Dim 6 Mar - 15:07

Et bien Rembrandt, lui, utilise ces variations de distance ou d'accommodation comme stratégie expressive.

En voici un exemple saisissant. Dans ce tableau Vieille femme lisant, il décrit avec une extrême précision les rides de la main posée sur le livre, alors que les traits du visage de la femme, pourtant à la même distance, sont à peine indiqués.

REMBRANDT 1631 VIEILLE FEMME LISANT






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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Dim 6 Mar - 15:26

Ce procédé que je percevais de manière intuitive, j'en ai trouvé confirmation dans cet article de Loïc Mangin dans le n°396 de la revue "Pour la science". Very Happy
http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-les-yeux-de-rembrandt-25905.php

En voici quelques extraits:

Le maître flamand jouait sur les textures, associant zones détaillées et zones plus floues, pour guider le regard des spectateurs. Lorsque nous regardons un paysage ou une œuvre d’art, nous n’en avons pas une vision uniformément détaillée. En effet, la rétine ne dispose que d’une petite zone (de la taille de l’ongle du pouce vu au bout du bras tendu) où la densité de cellules réceptrices est suffisante pour nous fournir une image précise. Aussi, nos yeux doivent-ils parcourir, par une série de mouvements rapides alternant avec des moments fixes, l’ensemble d’une scène pour que nous en ayons une perception globale. Le regard est donc un processus interactif dans lequel l’image mentale d’un tableau dépend notablement de la succession des phases de fixation.Plusieurs artistes contemporains exploitent ce fonctionnement de la vision dans la conception de leurs œuvres. (...)

Ce type de stratagème est-il réservé aux peintres de notre époque au fait des travaux des neurobiologistes et des spécialistes de la perception ? D’autres peintres ont-ils exploité la texture et le niveau de détail dans une peinture pour diriger le regard du public ? Selon Steve DiPaola, de l’Université Simon Fraser, à Vancouver, et ses collègues du  Vision Lab de l’Université de Colombie-Britannique, au Canada, le pionnier serait Rembrandt !
Pour le montrer, ils ont analysé plusieurs portraits et autoportraits du maître flamand (page ci-contre, portrait daté de 1659) afin d’identifier les facteurs qui expliqueraient leur attrait.


Une de leurs expériences a consisté à « recréer » quatre des plus célèbres portraits de l’artiste avec des photographies (...). Sur ces copies, un programme informatique permettait d’accentuer le détail de certaines zones, par exemple les yeux ou le bas des joues , et d’en rendre plus floues d’autres de façon à retrouver la texture des œuvres originales (...).


Ces différents portraits, « à la Rembrandt » ou non, ont ensuite été présentés à des spectateurs dont les mouvements oculaires étaient enregistrés avec des caméras ultrarapides. Qu’ont révélé ces instruments ?
Face à un portrait reproduisant la technique du peintre, les yeux atteignent plus rapidement la zone riche en détails qu’avec une photo uniformément accentuée. De plus, une fois cette zone précise perçue, l’œil s’y attarde beaucoup plus longuement qu’ailleurs, ralentissant la succession de saccades : le regard se pose. En outre, la transition de zones au contraste marqué vers celles moins tranchées guiderait le regard à travers le portrait. On parle de technique aux « bords perdus et retrouvés ».


De plus, les observateurs ont préféré les portraits où leur regard est pris en charge plutôt que les photographies uniformes. L’emploi de textures différentes selon les régions du tableau est peut-être un des secrets du plus célèbre des peintres du XVII eme siècle. Rembrandt a probablement développé cette technique par tâtonnements, en suivant son intuition, et peut-être en réfléchissant aux mouvements de ses propres yeux. Néanmoins, l’examen d’autres tableaux montre que l’adoption du procédé a été progressive. En effet, un de ses autoportraits, peint en 1629, est uniforme et détaillé de la même façon quelle que soit la région. À l’inverse, sur un autoportrait plus tardif daté de 1661, les textures varient.


Le détail de ces expériences et leur illustration se trouve ici
http://dipaola.org/lab/research/rembrandt/


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Message  Northman le Dim 6 Mar - 18:56



Très intéressant. La main de la femme est aussi très éclairée, avec une partie du livre, alors que le visage de la Vieille femme lisant semble plus dans l'ombre.



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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Dim 6 Mar - 19:15

Pour ce qui concerne l'éclairage de la main et la pénombre du visage, oui, tu as raison. Le clair-obscur est bien sûr un des procédés utilisés par le peintre pour guider le regard du spectateur. Mais il n'explique pas tout.
Je suis très content d'avoir trouvé cette étude sur les variations de définition des textures comme "stratagème pictural" disons. Mais mon intérêt et mon étonnement grandissent encore en découvrant que Rembrandt aurait souffert de strabisme divergent. Je garde le conditionnel, car cela reste hypothétique et contesté... Néanmoins, je ne peux m'empêcher de trouver un lien entre cette hypothèse et mes remarques précédentes sur les effets de distance et la tension "rapprochement / éloignement" sensible dans de nombreuses oeuvres du peintre.

Sur le strabisme divergent de Rembrandt, voir cette étude de Margaret Livingstone résumée ici
http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJM200409163511224













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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Northman le Dim 6 Mar - 21:26



Jean-Yves Amir a écrit:
Pour ce qui concerne l'éclairage de la main et la pénombre du visage, oui, tu as raison. Le clair-obscur est bien sûr un des procédés utilisés par le peintre pour guider le regard du spectateur. Mais il n'explique pas tout.
Je suis très content d'avoir trouvé cette étude sur les variations de définition des textures comme "stratagème pictural" disons.

Aurais-tu un autre exemple chez Rembrandt, pour lequel le paramètre clair-obscur interviendrait moins, mettant ainsi mieux en valeur le paramètre de définition des textures ?


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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Dim 6 Mar - 22:10

Northman a écrit:

Aurais-tu un autre exemple chez Rembrandt, pour lequel le paramètre clair-obscur interviendrait moins, mettant ainsi mieux en valeur le paramètre de définition des textures ?

La précision est liée à la lumière, nécessairement, puisque c'est elle qui permet d'accrocher les détails des textures. Il se produit néanmoins, même en pleine lumière, des "décrochements" étonnants. Le premier exemple que je te donnerai est le même Very Happy

Compare le traitement de la main avec celui des écritures sur le livre, réduites à de simples lignes, alors qu'elles sont sous le même éclairage.



Un autre exemple ci-dessous.

REMBRANDT 1650 53 SAUL ET DAVID




Le turban de Saul n'est pourtant guère plus éclairé que sa cape rouge, leur différence de traitement est incroyable. Tandis que le premier donne un rendu précis du chatoiement des étoffes, les plis de la seconde ne sont suggérés que par quelques larges coups de brosse.

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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Mar 20 Déc - 17:41

Toujours sur le strabisme de Rembrandt:

Le   peintre   hollandais   Rembrandt   (1606-1669)   souffrait   d’un   strabisme divergent. Ce trouble, mis en évidence par Margaret Livingstone   http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJM200409163511224   (chercheur à l’école  de  médecine  de  l’Université  Harvard)  sur  des  autoportraits,  aurait entravé  la  vision  stéréoscopique  du  peintre  et  contribué  à  son  génie  de  la représentation   en   deux   dimensions   des   trois   dimensions   de   l’espace. Etait-ce un inconvénient pour l’artiste?
Vraisemblablement  pas.  En  effet,  pour  représenter  sur  une  toile  à  deux dimensions une scène tridimensionnelle, un peintre a souvent l’habitude de la regarder   en   fermant   un   œil.   La   vision   stéréoscopique   devenant   alors inopérante,  il  pourra  mieux  "écraser"  le  relief.  Rembrandt  ayant  une  vision stéréoscopique  absente  ou  très  mauvaise,  a  pu  se  passer  de  ce  stratagème que  la  plupart  des  professeurs  d’art  enseignent  à  leurs  élèves.  Il  voyait automatiquement  les  scènes  en  deux  dimensions  et  n’avait  donc  aucune difficulté à les transposer sur la toile. Selon   une   étude   américaine,   l’examen   de   53   photographies   de  peintres célèbres  a  révélé  un  strabisme  pour  28%  d’entre  eux  alors  que  la prévalence dans la population est seulement de 5%!
Doit-on   en   conclure   que   les   peintres   sont   avantagés   par   une   vision stéréoscopique défaillante? Difficile à dire, mais avant d’emmener votre enfant atteint de strabisme chez un ophtalmologiste, donnez-lui des pinceaux!

Source Pascal GRASLAND - Lycée Marie CURIE de VIRE   http://p.jean2.pagesperso-orange.fr/vae/cours/visionrel.pdf
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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Mar 20 Déc - 18:36

Au-delà de ces questions de stratégie picturale ou de perturbation de la vision stéréoscopique, j'ai le sentiment que Rembrandt a développé une sorte d'angoisse de la cécité. C'est impossible à démontrer, mais la récurrence du thème de l'aveugle ou du borgne dans ses oeuvres est tout de même frappante.

Il apparait dans des dessins, à travers des scènes de rue:

REMBRANDT 1631 AVEUGLE JOUANT DU VIOLON


REMBRANDT  AVEUGLE JOUANT DU VIOLON



Ou bien à travers des scènes bibliques, en particulier le personnage de Tobie:

REMBRANDT 1651 TOBIE AVEUGLE


REMBRANDT 1651 TOBIE AVEUGLE DE DOS


REMBRANDT JACOB BENISSANT LES FILS DE JOSEPH



Son expression la plus violente réside sans doute dans cette oeuvre terrible:

REMBRANDT 1636 L AVEUGLEMENT DE SAMSON


REMBRANDT 1636 L AVEUGLEMENT DE SAMSON (détail)



Et puis bien-sûr ici:

REMBRANDT 1661 62 LA CONJURATION DE CLAUDIUS CIVILIS


REMBRANDT 1661 62 LA CONJURATION DE CLAUDIUS CIVILIS (détail)



Mais le thème émerge aussi de façon métaphorique:

REMBRANDT 1650 53 SAUL ET DAVID (détail)
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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Mer 21 Déc - 13:58

Ces relations que j'essaie d'établir entre les stratégies picturales flou/net de Rembrandt, son strabisme supposé et son angoisse de la cécité, sont bien entendu des relations "hypothétiques intuitives" que je serais bien en peine de démontrer plus avant.

De même, les questions d' "oeil paresseux" / strabisme / amblyopie / cataracte dépassent largement mes compétences médicales. Néanmoins, le nombre de dessins de Rembrandt représentant l'opération de la cataracte montre bien que cela devait constituer une sérieuse préoccupation pour lui.




A ce sujet, on lira avec intérêt l'article "L'opération de la cataracte à travers l'oeuvre de Rembrandt" sur le site du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) auquel j'ai emprunté les images ci-dessus.
http://www.snof.org/encyclopedie/lop%C3%A9ration-de-la-cataracte-%C3%A0-travers-loeuvre-de-rembrandt


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Re: Hollandaise 2 : Rembrandt de près ou de loin, stabisme et angoisse de la cécité

Message  Jean-Yves Amir le Mer 21 Déc - 14:09

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