"La loi du marché" de Stéphane Brizé

Page 1 sur 2 1, 2  Suivant

Aller en bas

"La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Ven 5 Juin - 22:33

Vu hier soir "La loi du marché".

C'est un film d'une grande compacité, compact comme le personnage de Thierry, incarné par Vincent Lindon.
Aucune fioriture, aucun lyrisme, aucun échappatoire.

Il est construit de façon très linéaire, dans une succession de séquences qui, toutes, suivent le personnage. Ce parti pris est assez rare.
Les seules scènes dont il est en apparence absent sont celles vues par les cameras de surveillance, c'est à dire que là aussi il est présent tout de même puisque c'est lui qui surveille. Pourquoi il surveille? Parce que de fil en aiguille, après avoir perdu son travail dans une entreprise qui a opéré des réductions de personnel, après avoir fait un stage "pôle emploi" pour rien, il a trouvé un boulot de vigile dans un supermarché....

Cette construction linéaire "de fil en aiguille" est entrecoupée d'ellipses, comme une ligne en pointillés- - - - - - Et pourtant, cette ligne en pointillés, on n'a aucun mal à la suivre. Elle se dessine d'elle même comme naturellement.

Mais pourquoi parait-elle si naturelle?



Dernière édition par Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 17:57, édité 1 fois
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  alainD le Dim 7 Juin - 17:37


J'ai un peu honte le dire mais je ne suis pas sûr que j'aurais été voir ce film si Jean-Yves n'écrivait pas à son propos.
Après le prix d'interprétation pour Lindon,
j'ai découvert que Brizé était le réalisateur de "Je ne suis pas là pour être aimé", superbe,
puis j'ai loué Mademoiselle Chambon, très bien , et j'adore Lindon, "Pater" de cavalier ect.
J'ai écouté pas mal d'interviews de Lindon dont certains sur "la loi".
...
Je suis toujours assez flemmard pour aller voir ou lire ce que je pense déjà.
Et le dit coté documentaire du film me foutait les jetons à l'avance.
Car ma haine du capitalisme qui broie l'humain, ma haine de Pole emploi et des stages d'humiliation,
ma haine des super marchés et des caisses, tout cela , je n'avais pas trop envie de le recuire au ciné.

Bien sûr je n'ai pas été déçu:
au bout de moins d'une demie heure j'avais déjà envie de dégommer tout autour de Thierry.
Tout ce macronisme imbuvable est notre eucharistie quotidienne.

Mais comme Brizé et plus fin que moi, la fin du film est plutôt très fine ,
car on attend un dénouement, et comme dirait Brecht c'est plutôt à toi de le faire, camarade.

Bien sûr c'est lourd , et dès le début quand on voit le gamin handicapé on se dit
pff c'est quoi ce truc misérabiliste, mais non c'est justement l'occasion d'une, plus tard, des rares scènes heureuses,
la danse en famille.
Cela me fait marrer que Brizé se serve des scènes de danse,après le tango,
le plan où le prof de rock suit Thierry et sa femme au studio est très long ,et très bien,
et je trouve Brizé très très courageux ,garder cette durée, son humanité ne laisse pas de doute.

De plus, s'il continue ainsi il sera un de nos héros d'artiste qui n'est pas "devenu gros"!

Au fil de ses films il va à l'os! rongez camarades, ceci est votre corps!
( calme toi, Alain)
avatar
alainD

Messages : 1375
Date d'inscription : 02/02/2015

http://lartcommeonlaime.forumactif.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 18:08

Très bien ton commentaire, Alain. Je vais tâcher de poursuivre le mien qui rejoint le tien.


Dernière édition par Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 18:40, édité 1 fois
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  alainD le Dim 7 Juin - 18:15

oui, ça doit pas t'empêcher de répondre à tes propres questions aahah
Jean-Yves Amir a écrit:
Mais pourquoi parait-elle si naturelle?
avatar
alainD

Messages : 1375
Date d'inscription : 02/02/2015

http://lartcommeonlaime.forumactif.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 19:01

alainAdmin a écrit:oui, ça doit pas t'empêcher de répondre à tes propres questions aahah
Jean-Yves Amir a écrit:
Mais pourquoi parait-elle si naturelle?

Oui, la question que je me pose, et que, je crois, Brizé pose à tout spectateur de son film c'est: comment se fait-il que vous n'ayez aucune difficulté à suivre ma narration alors que je ne vous en livre que quelques éléments éparses, en pointillés?

Le film donne la sensation d'un étau, d'un engrenage où Thierry et ceux qui gravitent autour de lui sont pris. Mais de cet engrenage, l'auteur ne nous montre que quelques pièces. Et pourtant l'effet est bien là.

Ben oui. Un être humain sain d'esprit ne devrait pas parvenir à comprendre la logique de la narration.
Par exemples: la conseillère de la banque, qu'est ce qu'elle fout là? De quoi elle se mêle?
Le DRH du supermarché, qui dit que personne n'a à se sentir responsable du suicide d'une employée que tout le monde aimait bien, qu'est ce qu'il fout là? De quoi se mêle t il?
Et Thierry, ex ouvrier, qu'est ce qu'il fout là à surveiller le supermarché? Ce n'est pas son métier!

Comment suit-on si aisément? Parce que cet engrenage, au bout du compte, il est dans notre tête! Il a fini par s'y infiltrer insidieusement comme une saleté de virus! C'est la loi du marché, devenue comme une évidence, à force de l'entendre répéter!

On voit ainsi, pris dans cette machine odieuse, les gens se rabaisser les uns les autres, s'humilier mutuellement et inconsciemment, se réduire jusqu'à devenir muets...


Dernière édition par Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 22:40, édité 1 fois
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Dim 7 Juin - 22:00

Une des scènes les plus terribles du film est celle du "stage video" à pôle emploi.
Les stagiaires, les uns après les autres, sont appelés à commenter la prestation de Thierry.

Lui, il écoute silencieusement, il encaisse. Les autres, sans méchanceté, mais pour jouer le jeu, démolissent sa prestation. La voix pas assez ceci, les yeux trop cela, l'attitude un peu trop comme ci, le visage pas assez souriant.
C'est une scène ordinaire et quotidienne pour les gens qui se retrouvent contraints d'en passer par là. Mais que reste -t-il d'un être humain après cette épreuve, qui succède à celles qui l'ont amené là?

Et ça, cette espèce de modélisation / formatage de la personnalité, on la rencontre partout autour de nous, sans arrêt!

La loi du marché impose une façon d'être très éloignée du "sois toi même" prôné en apparence par l'idéologie libérale. Au contraire elle contraint l'individu à se conformer à une image, un mode relationnel, qui ne sont pas lui.

Seules échappées à ce monde contraint, dans le film, les scènes de danse, où on a le sentiment, comme le dit Alain, que les êtres reviennent à la vie...


Dernière édition par Jean-Yves Amir le Mer 10 Juin - 20:43, édité 2 fois
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Lun 8 Juin - 19:15

J'ai le sentiment que ce que j'écris est un peu confus.

En fait, cela revient à ce que dit Alain concernant la fin du film:
alainAdmin a écrit:
et comme dirait Brecht c'est plutôt à toi de le faire, camarade.
Ce "à toi de le faire" concerne également les vides entre les pointillés.
Brizé demande au spectateur: en somme, comment as-tu fait pour remplir les pointillés?

Ne vois-tu pas que, si tu remplis si facilement les vides, c'est parce que cette loi, toi aussi tu la connais et lui obéis?

Cela relève d'une logique brechtienne également....
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Sefaris le Jeu 11 Juin - 21:53

Ce film m'a également beaucoup touché. Pour toutes les raisons que vous avez très bien dites. Et pour le regard extrêmement digne et pudique qui est porté sur toute cette détresse. Cette pudeur est en partie liée aux partis pris de sobriété du film, mais je trouve qu'il y a en plus une belle exigence morale dans la manière de restituer la réalité - car après tout, Brizé aurait pu, avec sobriété, exhiber davantage la misère dans ce qu'elle a de plus sordide, montrer des gens ravagés, morveux, la bouche pleine (cf La vie d'Adèle), des employeurs vraiment sadiques, et une ou deux scènes de sexe crues pour faire plus "vraie vie" etc. Rien de tout ça. Un film vraiment épuré, tout en retenue, où même dans les scènes d'humiliation les individus défendent leur dignité (je pense par exemple au vieil homme qui a volé de la viande (?), dans l'impasse totale et qui, je trouve, garde paradoxalement une certaine classe).
Du coup, les critiques qui reprochent au film son supposé misérabilisme ou son message de dénonciation convenue sont, à mon avis, complètement à côté de la plaque. Dans ce registre, le pompon revient à Laurence Parisot, medef un jour medef toujours, qui s'en est pris au film dans sa chronique (sic) sur Europe 1, dont se fait l'écho, entre autres, Le Parisien. Je ne résiste pas à l'envie de mettre en copié-collé un bref compte rendu, tant cela montre l'aveuglement volontaire de celle qui refuse de regarder le miroir tendu.

"C’est révol­tée qu’elle entame cette violente critique, descen­dant le film qui suit l’iti­né­raire d’un chômeur de longue date contraint d’ac­cep­ter un emploi de vigile dans un super­mar­ché et d’y épier ses collègues. Pour elle, La loi du marché n’est ni plus ni moins qu’une cari­ca­ture, dans laquelle “l’en­tre­prise est systé­ma­tique­ment décrite comme tyran­nique et abusive”, les banquiers et employeurs “sont inévi­ta­ble­ment pervers”, et l’ac­tion­naire “de toutes façons un salo­pard”.
Le regard que pose Stéphane Brizé sur le monde de l’en­tre­prise est selon elle simpliste et mani­chéen. “C’est la grande épopée du bien et du mal” s’amuse-t-elle irri­tée. Pour Laurence Pari­sot, qui en tant que PDG s’est peut-être sentie visée, La loi du marché n’est en aucun cas le reflet d’une réalité. Si elle consent à consi­dé­rer le film “comme une oeuvre d’art”, c’est en tant que fiction, certai­ne­ment pas en tant que docu­men­taire.
D’ailleurs, elle va plus loin, “ce n’est pas du tout un film qui décrit une réalité sociale, c’est un film d’hor­reur”. Et pour appuyer ses propos, elle suggère une compa­rai­son un peu extrême. Selon l’an­cienne chef du MEDEF, La loi du marché est à la descrip­tion du monde de l’en­tre­prise ce que le film de Roman Polanski, Rose­ma­ry’s baby est à celle de la mater­nité.
Avec une telle véhé­mence, on ne s’at­ten­dait plus à un quel­conque point posi­tif, mais Laurence Pari­sot recon­naît quand même “l’ex­tra­or­di­naire talent” de Vincent Lindon… pour mieux inter­ro­ger sur ce qu’il fera de ses gains: “où vont aller les béné­fices du film?Cet acteur (…) et ce réali­sa­teur gagnent beau­coup d’argent, ce sont les premiers à béné­fi­cier de la loi du marché. Je voudrais savoir, sont-ils aussi géné­reux que Bill Gates?”

En creux, c'est un magnifique hommage! Je crois vraiment que ce qui peut enrager une Laurence Parisot, c'est justement qu'il s'agit d'un film sans véhémence, sans discours dégoulinant d'idéologie (elle semble quand même avoir vu un "actionnaire" qui n'est pas dans le film!!) , qui ne montre pratiquement que des gens de bonne volonté (la banquière n'est en rien perverse, elle fait correctement son job; le patron sur skype essaie d'être honnête, donne un vrai conseil sur le CV etc. - c'est bien le problème soulevé par le film, décliné dans plusieurs séquences: la dureté, le broyage n'ont pas besoin de méchanceté humaine pour s'exercer, d'innombrables rouages bien huilés suffisent (cf la scène tragi-comique, effectivement très forte, des "commentaires" des chercheurs d'emploi qui s'acharnent ingénument sur la prestation de leur frère qui leur paraît plus faible, simplement parce que c'est lui qui est livré en pâture à ce moment-là, la situation dans laquelle on les a placés les pousse automatiquement à l'acharnement).

Sefaris

Messages : 1
Date d'inscription : 11/06/2015

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  alainD le Jeu 11 Juin - 22:43

Sefaris a écrit:
au vieil homme qui a volé de la viande
ah oui! 2 barquettes de 1 ou 2 fois 2 steaks, 15 euros si je ne me trompe pas,
et le gars les a pas pour finir le mois
et en plus il ne connaît personne qui peut les lui prêter , c'est une scène Hénorme , et surtout énorme de retenue,
en fait...

Moi je ne savais pas que Laurence 'précaire' Parisot avait osé osé écrire sur ce film ,
alors merci Sefaris, pour tout votre topo.

Ce que je trouve pas évident pour aimer Brizé c'est qu'il ne se veut pas Godard ou Eisenstein,
mais il est beaucoup plus subtil qu'il semblerait , je crois.

J'ai un peu "bossé" - pour le plaisir- sur des films que j'ai vu de lui et il y a 3 tropismes qui me parlent bien:

1-celui de la danse, moi qui déteste ça , ahha
( mais qu'il remboure d'humanité)

2- celui de l'école , c'est dans "Mademoiselle Chambon" et encore dans "la loi", je peux faire un topo là dessus
s'il y a des demandeurs ahaha;

3-celui du vieux père, c'est dans "Je ne suis pas là pour être aimé" et aussi dans "Chambon",
je peux faire un topo là dessus s'il y a des demandeurs aha;
avatar
alainD

Messages : 1375
Date d'inscription : 02/02/2015

http://lartcommeonlaime.forumactif.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: "La loi du marché" de Stéphane Brizé

Message  Jean-Yves Amir le Ven 12 Juin - 8:08

alainAdmin a écrit: Moi je ne savais pas que Laurence 'précaire' Parisot avait osé écrire sur ce film ,
alors merci Sefaris, pour tout votre topo.

C'est une émission de radio, en fait:
http://www.europe1.fr/emissions/le-parti-pris-de-laurence-parisot/le-parti-pris-de-laurence-parisot-cessons-de-caricaturer-les-entreprises-1348598

J'y ai réfléchi après avoir lu le texte de Sefaris, je la trouve très étrange cette réaction de Laurence Parisot. Lui arrive-t-il souvent de jouer les critiques de cinéma?
Cela donne l'impression que c'est plus fort qu'elle: IL FAUT qu'elle exprime son avis négatif sur ce film.

La distinction qu'elle fait entre "une oeuvre d'art ou un roman" et "le documentaire social" est assez naïve: dans une fiction, on peut dire n'importe quoi, cela ne porte guère à conséquence, par contre, le documentaire, comme chacun sait, c'est la vérité.... Alors elle précise bien, il ne faut pas se méprendre, "La loi du marché" n'est PAS un documentaire!  Evil or Very Mad

Et le coup de "Rosemary's Baby", il vaut son pesant d'or!
" La loi du marché est à la descrip­tion du monde de l’en­tre­prise ce que le film de Roman Polanski, Rose­ma­ry’s baby est à celle de la mater­nité."
Je ne peux m'empêcher d'y lire un retour du refoulé et comme un aveu de culpabilté de la part de Mme Parisot. Car on a bien envie de lui retourner sa propre comparaison et de lui demander: si Rosemary donne naissance au diable dans le film de Polanski, qui donc a enfanté de la diabolique et toute puissante loi du marché, monstruosité de notre société???  Twisted Evil



 J'ai un peu "bossé" - pour le plaisir- sur des films que j'ai vu de lui et il y a 3 tropismes qui me parlent bien:
1-celui de la danse, moi qui déteste ça , ahha
( mais qu'il remboure d'humanité)
2- celui de l'école , c'est dans "Mademoiselle Chambon" et encore dans "la loi", je peux faire un topo là dessus
s'il y a des demandeurs ahaha;
3-celui du vieux père, c'est dans "Je ne suis pas là pour être aimé" et aussi dans "Chambon",
je peux faire un topo là dessus s'il y a des demandeurs aha;

Oui oui, des topos! des topos!


Dernière édition par Jean-Yves Amir le Sam 13 Juin - 9:59, édité 3 fois
avatar
Jean-Yves Amir
Admin

Messages : 1730
Date d'inscription : 12/02/2015

Revenir en haut Aller en bas

Page 1 sur 2 1, 2  Suivant

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum