Confinements / Déconfinements : représentations artistiques.

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Message  Jean-Yves Amir Mer 13 Jan 2021 - 19:01

Le but de ce sujet est de mener une réflexion sur le concept de "confinement(s)" à travers ses représentations artistiques, contemporaines ou anciennes. En guise de sommaire, nous nous appuierons sur ce plan élaboré dès son ouverture mais susceptible d'évoluer selon les contributions....

Les confinements peuvent prendre différentes formes selon les situations. Nous avons identifié les cas suivants:

1 Confinements contraints
* 1a Situation de survie après une cause accidentelle (naufrage...)
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : Lifeboat (1944 Hitchcock)
* 1b Protection vis à vis d'une menace extérieure
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène: Bug / Take Shelter / Transperceneige / La femme des sables / Dans la brume / The mist / Zombie
* 1c Emprisonnement, surveillance ou punition
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : Douze hommes en colère (Lumet)
* 1d Confinement social
-Pignon-Ernest 1996 : Cabines
* 1e Séquestration criminelle
-La séquestration dans le polar : florilège
* 1f Confinement médical

2 Confinements choisis
* 2a Retraite monastique, ermitage et réclusoir
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : Simon du désert (Bunuel)
* 2b Retraite artistique ou philosophique
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : Shining (Kubrick)
-Les auto-confinements d'Abraham Poincheval

3 Confinements psychologiques (tout se passe dans la tête)
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : L'Ange exterminateur (Bunuel)

4 Fenêtres et maisons closes
-Chatonsky / Fenêtre sur cour
-Matisse, Porte fenêtre à Collioure 1914
-Confinements au cinéma, dispositifs de mise en scène : Fenêtre sur cour (Hitchcock)
5 Espaces restreints
-Maintien dans un milieu de volume restreint: Magritte / Svankmajer / Mueck / Kapoor
-Kapoor : Léviathan

Cette liste n'est évidemment pas limitative, elle n'a pour but que de poser des bases à notre réflexion.
Même si le confinement sanitaire correspond objectivement à la situation 1b "Protection vis à vis d'une menace extérieure", son vécu subjectif relève plutôt de composantes multiples et mosaïques. Ainsi nous pouvons nous sentir "punis" (cas 1c) pour une faute que nous n'avons pas commise, décider de planter des pommes de terre comme Matt Damon Seul sur Mars (cas 1a), mettre à profit ce temps libéré pour philosopher (cas 2b) tout en acceptant ce geste absurde qui consiste à signer nos propres autorisations de sorties (cas 3)!!!!!! Very Happy


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Message  Jean-Yves Amir Jeu 14 Jan 2021 - 10:57

Il y a bientôt un an, au printemps 2020, plus des deux tiers de la planète étaient à l'arrêt pour tenter de bloquer la propagation d'un virus. Ce confinement généralisé était un phénomène inédit et une expérience nouvelle pour nous tous qui l'avons vécue.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 1024px10

Ce n'est pas le lieu ici de discuter du bien fondé de cette mesure sanitaire ni de ses conséquences économiques, politiques ou sociales.

Nous nous proposons plutôt de chercher à penser le vécu des confinements à travers les oeuvres artistiques - littéraires, cinématographiques, picturales, musicales... - anciennes ou contemporaines.

Au mot "confinement", le CNRTL donne les définitions suivantes:
A.− Vieilli. Isolement (d'un prisonnier)
B.− Fait d'être retiré; action d'enfermer, fait d'être enfermé (dans des limites étroites).
C.− BIOL. Maintien d'un être vivant (animal ou plante) dans un milieu de volume restreint et clos.

Mais le verbe "confiner" comporte des nuances plus subtiles et complexes.

Dans un premier sens, l'idée dominante est celle de frontière ou de limite entre deux lieux ou choses qui se touchent:
-Confiner à, avec.Toucher aux frontières, aux bords de (un autre lieu); être immédiatement voisin.
Dans un second sens, l'idée dominante est celle d'une délimitation autour d'un espace ou d'un point:
- Tracer des limites autour de quelque chose, le délimiter.
- Confiner qqn dans.Tracer des limites autour du lieu où se trouve quelqu'un, l'enfermer.
- Enfermer ses préoccupations ou sa personne dans quelque chose.

Quant au substantif "confins" il ne s'emploie qu'au pluriel et signifie:
- Parties d'un territoire formant la limite extrême où commence un territoire immédiatement voisin.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Annota10








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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Re: Confinements / Déconfinements : représentations artistiques.

Message  Jean-Yves Amir Jeu 14 Jan 2021 - 12:42

Dernier point avant de laisser la parole à qui voudra intervenir, j'ajouterai que le sujet s'intitule bien "Confinements / Déconfinements", c'est à dire qu'il serait bon de garder en tête la possibilité des sorties...


Car, au delà et mieux que les déconfinements, il y a les libertés!



Pere Borrell del Caso, 1874, Echapper à la critique

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Escapi10


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Maintien dans un milieu de volume restreint: Magritte / Svankmajer / Mueck / Kapoor

Message  Jean-Yves Amir Dim 17 Jan 2021 - 16:24

Bon ben je commence Very Happy

Il me semble que l'un des premiers symptomes du "confinement" est l'inadéquation entre un être vivant et l'espace qui lui est assigné : "Maintien d'un être vivant dans un milieu de volume restreint et clos" . En arts plastiques cette inadéquation se traduit souvent par une rupture d'échelle qui place un élément trop grand dans un espace trop petit créant ainsi une sensation d'étouffement.

Quelques variations sur ce principe...





René Magritte, Les affinités électives (1933) et La chambre d'écoute (1952-1958)

L'oeuvre de Magritte procède par combinatoire d'éléments prédéfinis : l'oeuf, la pomme, l'oiseau, le ciel, l'homme au chapeau melon, la fenêtre,etc.... Ces éléments constituent un vocabulaire d'objets-signes que le peintre associe à sa guise.
En 1933, dans  Les affinités électives, il associe une cage avec un oeuf de taille disproportionnée.
" Provoquer un choc par la rencontre fortuite d'objets sans rapport était une stratégie surréaliste centrale. Mais avec ce petit tableau (Les affinités électives), Magritte a prétendu avoir trouvé ce qu'il a décrit comme un «secret poétique nouveau et étonnant qui découle de l'idée de juxtaposer des choses liées, par opposition à des choses sans rapport». https://www.moma.org/audio/playlist/180/2380
La sensation d'enfermement est augmentée par l'étroitesse de la cage par rapport à l'oiseau appelé à naître, elle est aussi démultipliée par l'idée effrayante que son enfermement précède sa naissance et qu'il n'aura donc jamais connu d'autres conditions d'existence.

Magritte 1933 Les affinités électives
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Magrit16


Pour La chambre d'écoute en 1952, puis dans deux autres versions en 1958, Magritte reprend ce procédé en remplaçant l'oeuf par une pomme gigantesque enfermée dans une pièce non meublée.

Dans sa passionnante étude "“ Les terrifiants pépins de la réalité ” : de la pomme-sujet à la pomme-objet dans la peinture de Cézanne, Picasso et Magritte ", Marie Hortense De Richoufftz de Manin écrit:

Motif de la pomme emplissant une pièce. Le fruit occupe tout l’espace et donne une sensation d’étouffement. Ce grossissement est troublant du fait que l’objet tient normalement dans la main. Magritte remet en question l’échelle humaine.  Source https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01544033/document     page 107

Les apparences intéressent particulièrement l’art, comme nous avons pu le voir jusqu’à maintenant, que ce soit avec Cézanne ou avec Picasso. Magritte, comme ses prédécesseurs, met à mal l’évidence qui se dégage des apparences. Ce dernier fait dire à la pomme autre chose que ce qu’elle est grâce à une intime conjugaison entre les apparences domestiques de cet objet et les suggestions que sa mise en relation inusitée avec d’autres objets provoque. On a beau savoir ce qu’est une pomme, à quoi elle ressemble, la pomme peinte par Magritte nous déroute. Il parvient à introduire de  l’extraordinaire dans l’ordinaire. Le sentiment de l’étrange est dû aux transformations que l’artiste fait subir à la pomme : pétrification, hypertrophie, humanisation, lévitation, associations improbables, etc. Dans La chambre d’écoute, la pomme apparaît comme un envahisseur, une force d’occupation ou un habitant illicite. Elle occupe tout l’espace et nous bouche la vue. La pomme qui, normalement, tient dans notre main, est presque inquiétante dans cette série de toiles. Notre appréhension du fruit est déplacée. Source https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01544033/document     page 116 


Magritte 1952 La chambre d'écoute 1
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Magrit14

Magritte 1958 La chambre d'écoute 2
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Magrit13

En 1959, Magritte retraite encore la même idée mais cette fois c'est un énorme rocher qui tient tout juste dans la pièce.

Magritte 1959 L'anniversaire
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Magrit10





Jan Svankmajer 1989 Obscurité Lumière Obscurité

Dans "Obscurité Lumière Obscurité" -court métrage d'animation de 7mn30 - un "homme" se constitue laborieusement en rassemblant petit à petit ses membres et ses organes. A la fin, lorsque son corps est enfin complet, il se rend compte qu'il a quelques difficultés à tenir dans l'espace qui lui est assigné, une pièce vide assez proche de celle de Magritte, meublée en tout et pour tout d'une ampoule électrique. C'est à elle que revient le mot de la fin puisque, dans un dernier geste, le personnage coincé dans son espace étriqué parvient à atteindre l'interrupteur et l'éteindre.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Svankm10

Ultra-rapide, catégorique et jouissif, le plus organique et l’un des meilleurs opus de Svankmajer. Deux mains et deux yeux se trouvent dans une petite pièce, la lumière est allumée. Les autres membres du corps entrent par les portes, voir par la fenêtre comme le font les oreilles arrivant en empruntant la forme d’un papillon. Les bras, les jambes, la cervelle, la bite aussi, déboulent pour fabriquer un homme – en terre glaise, comme dans Possibilités du dialogue. Source  https://www.senscritique.com/film/Obscurite_lumiere_obscurite/critique/25762255  

Svankmajer 1989 Obscurité Lumière Obscurité






Ron Mueck 1999 Boy

En 1999, Ron Mueck crée Crouching boy in mirror. C'est la représentation hyperréaliste d'un garçon accroupi, en short, qui se regarde dans un miroir appuyé contre un mur. Comme toujours dans ses sculptures, Mueck apporte de légères distorsions de formes et de dimensions: l'enfant est plus petit que nature. Mais qu'est ce au juste que l'échelle 1/1 pour un enfant qui, par définition, est appelé à grandir?

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mueck_14Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mueck_15

Mueck décide ensuite d'agrandir son "garçon". Il le fait par étapes successives jusqu'à atteindre une taille de 5 mètres de haut!
Voir ici les excellentes photos d'atelier par Gautier Deblonde
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 02-10210Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 01-10210Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 06-10210

Mueck 1999 Boy 490 x 490 x 250 cm

Le garçon a bien grandi mais il est resté un enfant. Plus de miroir mais un regard étrange, comme apeuré, qui ne sait sur quoi se fixer...
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mueck_10Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mueck_11
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mueck_13




Anish Kapoor 2008 Memory


Memory, de Kapoor, ce sont deux oeuvres en une, peut-être même trois.
C'est d'abord une espèce de gros dirigeable trop lourd - ou un vieux sous-marin à la Jules Verne - en ferraille rouillée, échoué là on ne sait comment.

Dès l'entrée, par l'échappée des escaliers, il apparait que la chose est volumineuse et encombrante.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor10

Elle prend toute la place comme la pomme de la Chambre d'écoute au point que le spectateur ne peut en faire le tour, comme il serait ordinairement de règle pour une "sculpture".

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor12

Sauf à ramper et se faufiler par les recoins...

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor15

A l'opposé, Memory, c'est aussi un tableau monochrome noir.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor18

Ou plutôt une fenêtre "ouverte" sur un vide obscur aux contours à peine discernables.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor13

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Kapoor17

Kapoor reprend ici ses recherches sur la profondeur du noir, qui donnent au spectateur l'irrésistible envie de sonder avec la main, le bras, tellement l'oeil se trouve pris au dépourvu face au noir absolu. Comme ici par exemple :

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Vantab10

Deux oeuvres en une donc, deux aspects de l'enfermement : la chose extérieurement trop grosse pour l'espace qu'elle occupe et, soigneusement disjoint du premier, l'espace intérieur clos comme une prison vide. L'ensemble est conçu de telle façon que ces deux aspects ne puissent être appréhendés d'un seul regard par le spectateur. Entre les deux, il doit faire un peu de chemin et par conséquent mémoriser ce qu'il a vu précédemment, ou éventuellement revenir en arrière pour vérifier, comparer... D'où le titre.

Apparait alors le troisième niveau, celui de la scénographie de l'ensemble. Ce n'est pas le gros dirigeable en ferraille qui est installé dans un espace d'exposition, au contraire cet espace est construit autour de lui, pour lui...

Et pour contraindre le spectateur. Ici, aucun échappatoire, l'effet de confinement en est démultiplié, ce qui ne diminue en rien le qualité de l'oeuvre

Ci dessous, des vues axonométriques de l'installation au Deutsche Guggenheim de Berlin puis au Guggenheim de New York.
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 12492711



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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Kapoor : Léviathan

Message  alain Mar 19 Jan 2021 - 13:39

Je reprends Kapoor au vol.
En 2011 je suis allé voir "Léviathan" au Grand Palais, pour "Monumenta".

Sous les verrières, l'extèrieur de la sculpture était très decevant, et je commençais à regretter mon voyage.

Mais l’intérieur était comme ceci:




et à l'instant où j'y suis rentré, les nuages cachaient le soleil.
Puis le vent les a balayés et tout s'est illuminé,
comme lorsqu'on met sa main devant le soleil.
Les gens présents, aussi surpris que moi-même, ont applaudi!
Il y avait du Jonas et du fœtus dans cette affaire; Kapoor sait utiliser les grands moyens pour toucher à l'intime.

]Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Anish-11
.
]Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Anish-10


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Kapoor : Léviathan

Message  Jean-Yves Amir Sam 23 Jan 2021 - 11:29

Ce qui me frappe dans toute cette affaire de pandémie, ce sont les relations "en miroir" entre l'homme et le virus.
Ainsi, la vie du virus se calque sur nos activités. Par exemple, plus les hommes se déplacent, plus le virus se propage, plus il mute... Pour le faire régresser, une seule solution - en attendant la généralisation de la vaccination - s'immobiliser, se confiner...

Et ici encore, avec Léviathan, j'ai ce même sentiment de retournement : n'a-t-on pas l'impression qu'une foule de microbes humains est en train d'assaillir un organisme unicellulaire géant qui peine à se défendre contre ses agresseurs?

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. _400_p11
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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Confinements au cinéma : dispositifs de mise en scène

Message  Alain Griot Mar 26 Jan 2021 - 10:30

Confiner : « forcer quelqu'un à rester dans un espace limité » (Mémoires, III, 310 ds Bartzsch, p. 87); fin xviiies

Qu’est ce qui conduit des personnages à se confiner dans les films ?
Les cas de figures sont très divers mais le goût des nomenclatures peut aider à les organiser.
En tout état de cause - pour reprendre ce vieux procédé de la critique cinématographique consistant à placer que le sujet du film, c’est le cinéma - on pourra voir que le thème du confinement peut être le prétexte pour créer un dispositif de mise en scène permettant de tenir un propos épuré sur quelque question métaphysique, sociale, voir politique.


Premier cas de figure : un choix personnel.

  • La retraite mystique

Simon du désert
« Pareil à saint Siméon, le moine stylite, ce Simon habite en plein désert sur une très haute colonne qui le rapproche de Dieu. Simon représente ce qu'il y a de plus sincère, de plus désintéressé, de plus " élevé " chez les hommes. »
https://www.lemonde.fr/archives/article/1965/08/30/simon-du-desert-un-chef-d-oeuvre



Quelle est cette tentation ? Le diable, probablement.

  • Aware (d’un danger)

Des personnages choisissent de s’enfermer pour se protéger mais de quoi...?

Bug
« Agnès vit seule dans un motel désert. Elle s'attache peu à peu à un vagabond excentrique, Peter. Leur relation tourne au cauchemar lorsqu'ils découvrent de mystérieux insectes capables de s'introduire sous la peau. Ensemble, ils vont devoir découvrir s'il s'agit d'une folie partagée ou d'un secret d'Etat... »



Figure de la spirale : le personnage s’enferme inexorablement dans son délire, selon une descente que l'on peut rapprocher de El, le film de Bunuel qui – selon Lacan -  décrit un cas exemplaire de paranoïa.

  • Désastre final

Take shelter
« Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d'une tornade l'obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. »



Modèle de film qui joue le jeu jusqu’au délire de la confiance absolue accordée à son personnage principal, puisque la réalité valide le délire.



Situation opposée, la recherche d'un lieu retiré et paisible pour pouvoir écrire... :

Shining


L’énigme du film est là : l’hôtel abrite-t’il réellement des fantômes ou bien sont-ils le produit de consciences abîmées?


Deuxième cas de figure : la contrainte du réel

  • Victime d’un accident

Fenêtre sur cour


On peut voir dans le personnage joué par James Stewart un voyeur – si on veut jouer aux chasseurs de pervers – ou tout simplement à un spectateur de cinéma disposant de plusieurs écrans.

  • Surveiller et punir
   
12 hommes en colère
Douze jurés ne sortiront de la salle de délibération qu’après avoir avoir décidé du sort d’un jeune homme accusé de meurtre.



De la discussion sur le crime, sans possibilité de porte de sortie, naît une confrontation entre des personnalités différentes qui sont, soit données d’emblée, soit révélées progressivement.
Morale du film : parler des autres revient à parler de soi.

  • L’ Aleph

Lifeboat
Dans sa nouvelle Les deux rois et les deux labyrinthes  J.L. Borges conclut en présentant le désert comme le labyrinthe parfait.
Ici, un groupe de rescapés d’un bateau coulé par un torpille se réfugie sur un canot de sauvetage. Il est rejoint par un officier allemand qui s’imposera comme leader.
Si, pour Borges, le désert est le labyrinthe parfait on peut s’amuser à extrapoler en disant que la mer est le lieu de confinement parfait : ici, c’est l’absence de limites de l’espace alentour qui empêche de sortir du bateau.
Hitchcock, profite de ce dispositif scénique minimal pour filmer une parabole sur fond de deuxième guerre mondiale



  • Dystopie

Le Transperceneige



Le train comme unique décor est le prétexte à une parabole – encore - sur la lutte des classes (il fallait la faire!).
Les révoltés pensent vaincre l’oppression en cherchant à renverser le pouvoir à l’intérieur du train alors que la solution est de s’en extraire.

  • Huis clos

La Femme des sables
Un homme, venu observer des insectes dans le désert, dupés par des villageois, se retrouve prisonnier d’une fosse entourée de sable. Il doit y survivre avec la femme qui y habite.


Si l’on considère le sable comme personnage on peut le rapprocher le film des histoires de fantômes qui hantent le cinéma japonais. Le sable envahit l’espace et les personnages qu’il retient captifs : il  pénètre les personnes et les objets. Les personnages peuvent s’y enfoncer mais l’issue n’est pas là.

« Dans ce film que j’ai produit et réalisé, j’ai tenté de faire se rencontrer la réalité et ce que l’on ne comprend que par les yeux. Cette histoire pourrait exister – existe – bien ailleurs. À travers elle, simplifiée à l’extrême, ce qui m’a intéressé, c’est le sable de la vie, c’est un homme, c’est une femme. » — Hiroshi Teshigahara

Anecdote : La femme des sables était le film préféré de Glenn Gould.
Et alors ?
Le rapport est que Glenn Gould a arrêté de donner des concert pour s’enfermer dans les studios d’enregistrement et ne plus faire que des disques.


Troisième cas de figure : la menace surnaturelle (de l’abstrait au concret)

  • l’invisible surréel

L'Ange exterminateur

Lors d'une réception organisée chez un aristocrate mexicain se produit un étrange événement : nul ne semble pouvoir quitter la maison.



La promiscuité entre invités aboutit à un rejet des valeurs sociales de cette assemblée bourgeoise (laisser-aller, agressivité).
Osons l’exégèse : c’est l’existence même qui est confinée dans « l’incapacité de l’homme  à satisfaire ses désirs » (dixit Bunuel).

  • Le danger impalpable

Dans la brume
« Le jour où une étrange brume mortelle submerge Paris, des survivants trouvent refuge dans les derniers étages des immeubles et sur les toits de la capitale. Sans informations, sans électricité, sans eau ni nourriture, une petite famille tente de survivre à cette catastrophe..
https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=253853.html



L’idée originale du film, c’est l’enfant prisonnière dans sa bulle créant un effet de double confinement. La fin du film verra un renversement ou c’est la fille qui pourra sortir respirer librement dans ce brouillard.

    • Derrière le brouillard c’est pire

The mist

Un groupe de personnes se retrouve piégé dans un supermarché par une brume surnaturelle qui recouvre la ville, et à l'intérieur de laquelle se cachent des créatures effrayantes. https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Mist



Morale du film : c’est ballot de désespérer !

  • Inévitables morts-vivants

Zombie

Des morts-vivants  ont envahi la Terre et se nourrissent de ses habitants. Un groupe de survivants se réfugie dans un centre-commercial abandonné.



Romero s’amuse. Son film permet de pointer différents thèmes, au-delà du simple retour à la sauvagerie, comme l’idée que les zombies continuent de faire partie de la société de consommation, celle présentant l’impuissance comme conséquence de l’enfermement ou l’idée que le groupe des morts-vivants représentent visuellement la diffusion d’un virus.


Dernière édition par Alain Griot le Mer 27 Jan 2021 - 19:50, édité 1 fois

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Chatonsky / Fenêtre sur cour

Message  alain Mar 26 Jan 2021 - 21:36

Je rebondis sur "Fenêtre sur cours"
https://youtu.be/jJgRHtVa6Q4

Avec James Stewart ... en "spectateur de cinéma disposant de plusieurs écrans" (AG).

Avant même de lire les mots d'Alain je me suis souvenu d'une expo de Grégory Chatonsky,
où j'avais d'ailleurs vu mon (son) premier objet fait par imprimante 3D ( une petite chaise).
2003 ou 2004 sans doute.

Chatonsky est déjà une entrée de notre forum:
https://lartcommeonlaime.forumactif.org/t240-gregory-chatonsky

Dans "Readonlymemories" il " met à plat des plans tirés de plusieurs films célèbres, ...
L'exposition reconstitue en quelque sorte des décors qui ne sont jamais perçus que partiellement dans un film,
mais que l’outil numérique permet de transcender véritablement, en leur donnant une autre forme narrative, moins linaire, moins cinématographique.
« Prenons par exemple le décor de Fenêtre sur cour.
Le paradoxe c'est que tout lemonde a vu ce décor mais personne n'a pu le voir à un moment donné en totalité à l'écran.
En effet,la caméra se déplace sur un lieu et le cinéma soumet donc l'espace au temps. Chaque spectateur reconstituant alors le décor parcouru.
Cette relation entre l'espace et le temps m'intéresse beaucoup parce que si le cinéma c'est du temps, le numérique c'est de l'espace. » GC

http://chatonsky.net/readonlymemories/


Voir aussi
http://chatonsky.net/files/pdf/presse/Cin%C3%A9ma%20et%20num%C3%A9rique%20_%20image%20en%20flux%20-%20Gr%C3%A9gory%20CHATONSKY%20-%20L%27agenda%20-%20mouvement.pdf
et
http://art-immanence.org/READONLYMEMORIES



.Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 14_fen10

.Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Rear_w10


voir aussi
https://jeffdesom.com/portfolio/hitch


Alors? et le confinement?

Hum eh bien, c'est peut-être vivre avec un seul écran

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Confinements au cinéma : dispositifs de mise en scène

Message  Jean-Yves Amir Mer 27 Jan 2021 - 10:13

Alain a écrit:voir aussi
https://jeffdesom.com/portfolio/hitch

Ne loupez pas ça, c'est excellent!


Alain Griot a écrit:
On peut voir dans le personnage joué par James Stewart un voyeur – si on veut jouer aux chasseurs de pervers – ou tout simplement à un spectateur de cinéma disposant de plusieurs écrans.
 
C'est également à partir de cette phrase que je voudrais faire un petit commentaire : les situations de confinement ne favorisent-elles pas les projections mentales?


Une des grandes qualités d'Hitchcock est de faire réfléchir à la définition même du cinéma, à ses conditions d'existence. Dans Fenêtre sur cour , en regardant par sa fenêtre/écran, James Stewart observe ses voisins à travers leurs propres fenêtres. Il en vient à s'imaginer des choses, à se "faire des films" comme ont dit. Et finalement ce qu'il imagine advient, comme si, à force de la regarder, on pouvait prendre pouvoir sur la réalité.

Il en va de même, il me semble, dans plusieurs des films cités par Alain Griot. Par exemple dans Take Shelter , Curtis devient fou aux yeux de son entourage : il voit des choses que les autres ne voient pas, il est même prévoyant dans l'entretien de son abri anti tempête. Mais ce qu'il pressent finit par advenir à la fin du film. On pourrait tenir le même raisonnement sur le personnage du fils de Jack Nicholson dans Shining qui voit arriver la folie meurtrière de son père: "Redrum... Redrum...".

Ces situations de confinement semblent aiguiser les rapports de "voyance" au réel, à la limite de l'hallucination.

N'est-ce pas le fonctionnement même du cinéma? Quoi de plus confiné qu'une salle de cinéma - insonorisée, obscure, sans fenêtres évidemment! - comme si ces conditions particulières favorisaient chez le spectateur sa capacité à fabriquer de la fiction et à entrer dans une hallucination collective le temps d'une projection.

D'où la fermeture des salles obscures actuellement... Projecteurs éteints pour des mois, écrans noirs Suspect

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Divers11


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Matisse, Porte fenêtre à Collioure 1914

Message  Jean-Yves Amir Ven 29 Jan 2021 - 21:09

Souvenez-vous du temps d'avant, avant mars 2020. Le mot "confinement" n'était pas d'un emploi courant, l'usage qui me vient en mémoire est celui des consignes sécuritaires. En cas d'attaque terroriste dans un établissement scolaire, il fallait se "confiner" : fermer les stores et les fenêtres, les portes à clef, donner aux élèves la consigne de fermer leurs portables et de se cacher sous les tables en éteignant la lumière. Puis attendre.... Les exercices n'étaient pas tristes!!!!

Cette acception du mot "confinement" se trouve dans tous les règlements des établissements publics ainsi que dans tous les DICRIM (Document d'Information Communal sur les Risques Majeurs) que chacun peut consulter sur sa propre commune. L'une des premières consignes est de fermer les fenêtres.
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Captur19Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Captur18

Voire même de les scotcher en cas d'alerte nucléaire ou de pollution chimique.
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Captur17




1905 : Matisse peint "Fenêtre ouverte, Collioure"

Grande réussite du fauvisme, fenêtre absolument ouverte s'il en est : la touche se libère, la couleur explose en se répercutant de l'extérieur lumineux aux surfaces vitrées puis sur les murs à l'intérieur. Intérieur et extérieur ne font qu'un, le contraire même du "confinement".

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Open_w10


1914 : "Porte fenêtre à Collioure"

Au milieu de l'été 1914, tout s'enchaîne très vite. Le 28 Juillet l'Autriche déclare la guerre à la Serbie, la Russie puis la France mobilisent. Le 3 août l'Allemagne déclare la guerre à la France. La Grande Bretagne entre en guerre le lendemain. En trois semaines les armées allemandes envahissent la Belgique et dès la fin août elles se dirigent sur Paris, contraignant les troupes franco britanniques à se replier en catastrophe. Devant la menace, le gouvernement quitte Paris et se réfugie à Bordeaux le 2 septembre. De nombreux parisiens quittent la ville. C'est le cas de la famille Matisse qui part pour Collioure début septembre et y arrive le 10 après un périple compliqué de plusieurs jours.
Cette période est confuse, tendue, pleine d'incertitude.

Comme tous les français de 18 à 48 ans, les quatre amis (Matisse, Marquet, Camoin, Manguin) attendaient d'être mobilisés. Matisse, incapable pour une fois de travailler, passait sa nervosité sur son violon, exaspérant par la même occasion le reste de la famille en jouant quatre à cinq heures par jour. "Ce fut une période de consternation et de désordre" déclara son fils Pierre, obligé, lui aussi,de s'exercer quotidiennement. "Toute la maisonnée était dans un état de nervosité extrême"
Hilary Spurling Matisse Tome 2 p172

La seule oeuvre que Matisse réalisa ce mois-là fut une peinture étrange, dépouillée, qu'il n'exposa jamais de son vivant et qui eut été, de toute façon, quasiment impossible à déchiffrer. Le sujet en est une fenêtre ouverte (...). Il réduit une paire de volets en bois délavés, décolorés par le soleil, de chaque côté d'une porte fenêtre, à deux bandes verticales bleu, gris et turquoise pâles encadrant un vide noir. L'ensemble est impressionnant, sinistre et sombre, mais en même temps imprégné de lumière. Aragon dit rétrospectivement que  Porte fenêtre à Collioure (...) était le toile la plus mystérieuse jamais peinte par Matisse. Hilary Spurling Matisse Tome 2 p177

"Quand nous en voyons la date, 1914, et ce devait être l'été, ce mystère donne le frisson. Que le peintre l'ait ou non voulu, cette porte-fernêtre, ce sur quoi elle ouvrait, elle est est demeurée ouverte. C'était sur la guerre, c'est toujours sur l'événement qui va bouleverser dans l'obscurité la vie des hommes et des femmes invisibles, l'avenir noir, le silence habité de l'avenir " Aragon, Henri Matisse, roman p412

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mparis10

Quand on regarde cette oeuvre de Matisse au MNAM (Centre Pompidou), on se rend compte que le noir recouvre quelque chose qui avait été peint préalablement. On distingue assez bien les barreaux de la rambarde, même sur une photo en jouant sur les niveaux et les contrastes.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. L1310610

Ce noir n'était donc pas prémédité de la part du peintre. Il tombe comme un rideau presque malgré lui, je trouve cela d'autant plus émouvant.


Quel regard porte l’historien de la Grande Guerre que vous êtes sur la situation présente ?

Stéphane Audoin-Rouzeau : J’ai le sentiment de me trouver plongé, soudainement et concrètement, dans mes objets d’étude ; de vivre, sur un mode évidemment très mineur, quelque chose de ce qu’a été la Grande Guerre – pour les civils naturellement, pas pour les combattants –, cette référence si présente aujourd’hui.(...)
Ce référent 14-18 est pour moi fascinant. Comme historien, je ne peux pas approuver cette rhétorique parce que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’il y ait combat et morts violentes, à moins de diluer totalement la notion. Mais ce qui me frappe comme historien de la guerre, c’est qu’on est en effet dans un temps de guerre. D’habitude, on ne fait guère attention au temps, alors que c’est une variable extrêmement importante de nos expériences sociales. Le week-end d’avant le confinement, avec la perception croissante de la gravité de la situation, le temps s’est comme épaissi et on ne s’est plus focalisé que sur un seul sujet, qui a balayé tous les autres. De même, entre le 31 juillet et le 1er août 1914, le temps a changé. Ce qui était inconcevable la veille est devenu possible le lendemain.
Le propre du temps de guerre est aussi que ce temps devient infini. On ne sait pas quand cela va se terminer. On espère simplement – c’est vrai aujourd’hui comme pendant la Grande Guerre ou l’Occupation – que ce sera fini « bientôt ».(...)

Texte intégral ici  https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120420/stephane-audoin-rouzeau-nous-ne-reverrons-jamais-le-monde-que-nous-avons-quitte-il-y-un-mois?onglet=full



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Message  Ulice Amer Jeu 4 Fév 2021 - 19:53


Cela me fait penser à un article que j'ai lu récemment sur la construction historique du couvre-feu (littéralement : recouvrir les foyers pour limiter les risques d'incendie la nuit jusqu'au XVIIIe siècle), comme une construction politique, un dispositif rudimentaire de contrôle des populations les nuits, à une époque où il y avait en fait très peu de moyens pour régenter la nuit (ni lumières, ni forces de l'ordre nocturnes) ni pour protéger les habitants (serrures, etc). Grand paradoxe donc qu'un retour au couvre-feu dans notre contemporain hyper sécuritaire !
A lire ici :
Le couvre-feu : une histoire longue du confinement nocturne

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty La séquestration dans le polar : florilège

Message  Ulice Amer Ven 5 Fév 2021 - 8:44

Parmi les pratiques culturelles qui restaient possibles pendant le confinement, et qui se sont maintenues (ou qui ont augmenté) au printemps et à l’automne 2020, il y a le visionnage de films et de séries, mais il y a aussi la lecture. Parmi les livres, on lit massivement des polars. Et il y a pas mal de polars qui nous parlent eux aussi d’une certaine forme un peu radicale de confinement, la séquestration.

La séquestration se distingue du confinement par sa brutalité et par l’idée, plus présente dans le terme « séquestration », d’un enfermement intra-muros. Bien que les deux impliquent une contrainte physique s’exerçant sur la liberté de mouvement des corps dans l’espace, la séquestration impose l’image d’un corps quasiment immobilisé, emprisonné, quand le confinement désigne de manière moins spécifique une restriction de liberté.

Bien qu’on puisse trouver des récits d’enfermement assez tôt dans les littératures policières (il en est question chez Conan Doyle), la séquestration comme thème littéraire me semble s’être généralisée relativement récemment, accompagnant l’explosion contemporaine du thriller, du roman à suspense, dont elle constitue l’une des matrices narratives les plus usitées, avec le meurtre en série (le serial killer). Comme le kidnapping, le crime en série est plus susceptible de tenir le lecteur en haleine que les crimes uniques et « presque parfaits » du roman policier traditionnel. Pourquoi ? Parce que c’est un crime en cours, qui laisse à l’auteur le loisir d’en déployer la violence sur toute la temporalité du roman, faisant reposer sur lui toute la manipulation des affects du lecteur (et bien sûr de son plaisir de lecture !). On l’aura compris, la séquestration est donc présente dans des formes de polar qui sollicitent les émotions les plus sensibles beaucoup plus que le plaisir intellectuel.
Une étude sociologique sur les lecteurs·trices de polar montre combien le plaisir du polar réside dans une lecture de la « distance sociale sur fond de vraisemblance » : en gros, le réalisme du polar permet la projection autobiographique mais la brutalité de ce réel « rappelle également au lecteur que lui, dans le monde réel, a échappé à cet ordre des fatalités prévisibles » (Collovald & Neveu, 2004, p. 235) C'est une étude intitulée Lire le Noir.


   
On vient de le voir, ces lecteurs investissent une part d'eux-mêmes dans ce genre littéraire qui fait écho chez eux à leur expérience vécue des infortunes de la vie. La lecture de romans policiers est à la fois et en même temps, une évasion et une forme de prise sur le réel par le biais de l'imaginaire. En ce sens, elle est une modalité de gestion d'un destin social ni accepté ni récusé, un instrument de maîtrise de soi, une sorte de "tracé identitaire". [...] Tout en rappelant dans l'ordre du romanesque, les destins échoués et les sauvetages souvent ratés des innocents, [l'intrigue] rappelle également au lecteur que lui, dans le monde réel, a échappé à cet ordre des fatalités prévisibles, ou reste sous la menace d'un avenir contraire [pire].



Lire des histoires de séquestration quand on est confiné ne serait donc pas absurde, cela permettrait, pour filer le raisonnement des sociologues de « surmonter l’angoisse en lisant l’effroyable » (Neveu et Collovald, 2004, p. 236)

Je n’ai pas fait de généalogie rigoureuse de la naissance de ce thème mais je pense qu’on peut dire que les premiers grands thrillers de séquestration, c’est Misery (1987) et Le Silence des agneaux, de Thomas Harris (1988). Psychose est antérieur, mais ce n’est pas un grand succès littéraire. Ceci dit, on pourrait probablement documenter l’influence du cinéma sur la littérature policière postérieure !

On peut interpréter la séquestration comme un thème qui radicalise (pour l’analyser) des formes de confinement qui s’appliquent à des catégories sociales minorées et invisibilisées. Dans les intrigues de ces récits, les kidnapping/violences peuvent en effet avoir lieu (sans que personne s’en rende compte) parce que les victimes (et parfois les criminels) sont à la base des personnes peu visibles, un peu oubliées, un peu en marge :  

Des nœuds d’acier, de Sandrine Collette :

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Des-noeuds-d-acier

Ici, c’est Théo, un homme qui sort de prison, déconne à nouveau et veut se faire oublier. Donc il se retire à la campagne, et se fait enlever au cours d’une marche par deux vieux… L’écho entre la prison et le nouvel enfermement est très fort, et d’ailleurs la séquestration repose aussi sur l’idée qu’il existe des zones de non-droit total à la campagne, des pans entiers de la vie rurale qui échappent aux règles et au regard de la société, comme en témoigne le prologue du roman :

   
Il en a fallu du temps pour que ce petit coin de pays se défasse du souvenir de l’effroyable fait divers qui l’a marqué au cours de l’été 2002. Dans les quotidiens et les hebdos nationaux, au journal télévisé, bien évidemment dans la presse à sensation : il est passé partout. À nous, habitants acharnés ou passionnés de cette terre dépeuplée, il a fait une publicité mauvaise et morbide ; beaucoup de gens aujourd’hui encore ne connaissent notre région que par cette triste chronique.


Dans Grossir le ciel, de Franck Bouysse (autre grand narrateur contemporain de la ruralité), le protagoniste découvre que (SPOILER !!!!)

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 9782253164180-001-T

... son voisin Abel confine son fils, atteint d’un handicap mental, au motif qu’il serait trop violent.
Un roman plus récent, Oxymort, traite la séquestration du point de vue du séquestré, mais je ne peux pas vous en dire, plus, je ne l’ai pas lu !

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. CVT_Oxymort_6965

D'aucuns seront peut-être inspirés pour commenter les couvertures !

Bouysse rejoint à certains égards Franck Thilliez, qui fait un peu de la séquestration le grand motif décliné à l’envie, dans Vertige, par exemple, où trois personnages se réveillent attachés dans une grotte sans savoir pourquoi, et sans se connaître. Et parmi eux, il y a Farid, qui était déjà un petit bandit, littéralement « hors-la-loi », évitant les zones visibles de la vie sociale, à ses confins, si l’on veut… On voit bien comme l’exclusion sociale et le confinement se rejoignent par le sens même du mot confinement : ce qui est confiné désigne aussi ce qui est repoussé sur les bords, maintenu au seuil de l'espace public.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. 20044_1493829


Idem pour les protagonistes d’En douce, court roman de Marin Ledun :

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. CVT_En-douce_9268

Une jeune femme qui a perdu sa jambe orchestre l’enlèvement d’un jeune homme, lui casse la jambe aussi, et le retient des jours et des jours dans son hangar, jusqu’à ce qu’il comprenne (et nous aussi), pourquoi c’est sur lui que ça tombe… Le tout se passe dans un village enclavé et dépeuplé, dans un milieu d’employés précaires si mouvant qu’on ne remarque pas vite les absences des uns et des autres…

Et bien sûr, les séquestrées sont aussi beaucoup des femmes, chez Thomas Harris et Hitchcock, mais aussi chez Fred Vargas, qui associe séquestration, culture du viol et reclusoirs dans son grand revival littéraire des recluses religieuses, dans Quand sort la recluse. Mais cela mériterait un post à part-entière !
A suivre donc !

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Re: Confinements / Déconfinements : représentations artistiques.

Message  alain Ven 5 Fév 2021 - 14:56

je reviens sur le couvre-feu (sans avoir encore lu le post suivant sur le polar)
je viens d'arranger mon brouillon-réaction d'hier soir
Ulice Amer  
A lire ici : Le couvre-feu : une histoire longue du confinement nocturne
Le couvre-feu renvoie dans l’imaginaire collectif aux guerres du XXe siècle, imposé pendant le Blitz aux habitants de Londres en 1940 ou encore par le gouvernement français aux musulmans algériens en 1961.

J'ai tout de suite pensé à 1961.
Certes j'avais fait un peu d'activisme lorsque le couvre-feu nous est tombé dessus,
(ce n'est jamais "le peuple" qui en décide)
"Couvre-feu, Chef!", 3Dvidéo


........
.

......mais je me souviens que les gens parlaient tout de suite de 1961.

C'est en relisant le lien donné par Ulice (je l'avais d'avord survolé) que j'ai vu qu'il commençait par 1961.

En m'aidant de wikipédia voici mon résumé:

La manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, est un boycott du couvre-feu nouvellement appliqué aux seuls Maghrébins.
.
Les défilés nocturnes sur les grandes artères de la capitale donnent lieu à des affrontements au cours desquels des policiers font feu.
La brutalité de la répression, qui se poursuit au-delà de la nuit du 17 dans l'enceinte des centres d'internement,
fait ... de nombreux morts...38 à plus de 200 morts.


La mémoire , sélective et oublieuse confond souvent ceci avec l'affaire du métro Charonne:
un cas de violence policière qui a eu lieu le 8 février 1962, dans la station de métro Charonne à Paris,
à l'encontre de personnes manifestant contre l'Organisation armée secrète (OAS) et la guerre d'Algérie.
La manifestation, organisée par le Parti communiste français et d'autres organisations de gauche, avait en effet été interdite,
.
Lorsque je travaillais au journal L'Humanité, il y avait dans mon bureau une photo d'un des morts, un salarié de l'Huma.
Edouard Lemarchand , je crois , 40 ans.

Ernest Pignon-Ernest (d'ailleurs un ami dudit journal, pub gratuite) a de la mémoire, c'est la moitié de son métier!

Sur son action pour La Commune de Paris il disait:
"J’ai collé ça dans des lieux qui
avaient un lien direct avec la Commune, comme la Butte aux Cailles, le Père Lachaise, près du mur des Fédérés, le
Sacré-Coeur,puis des lieux liés au combat pour la liberté, disons en gros, donc la libération de Paris, et des lieux liés à
la guerre d’Algérie, notamment les quais de Seine d’où on a jeté des algériens en 1961.''"

ci-dessous au métro Charonne

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pigne010

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Message  alain Ven 5 Fév 2021 - 17:23

petite suite à mon post précédent

je me souviens très bien de Steve, mort à Nantes,

car j'avais trouvé , via Streetview je crois, de quoi faire ceci

 

Il y eut un tag sur une berge qui associait sa disparition à la mort des algériens jetés à la Seine.

Dès que je retrouve le tag je rééditerai

On se rappelle que d'après les flics la fête techno avait dépassé l'horaire nocturne autorisé.
A l'époque, j'avais visité le lieu, toujours en Street view, c' est une zone industrielle,
il n'y a pas âme qui vive, et surtout pas à 3h du matin!



Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Mjaxot10


rééedit: en fait j'avais vu le tag dans un article, que je viens de retrouver, mais c'était une photo ancienne. Menfin ça change rien trop sur la question du couvre-feu

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Icionn11


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Pignon-Ernest 1996 : Cabines

Message  Jean-Yves Amir Ven 5 Fév 2021 - 19:07

Bon, je rebondis sur l'évocation de Pignon-Ernest par Alain ci-dessus,
et sur ce propos d'Ulice
Ulice Amer a écrit:On peut interpréter la séquestration comme un thème qui radicalise (pour l’analyser) des formes de confinement qui s’appliquent à des catégories sociales minorées et invisibilisées. Dans les intrigues de ces récits, les kidnapping/violences peuvent en effet avoir lieu (sans que personne s’en rende compte) parce que les victimes (et parfois les criminels) sont à la base des personnes peu visibles, un peu oubliées, un peu en marge  

wait

Question posée par Agathe le 16/03/2020
«Je me demandais, que va-t-il se passer pour les sans-abri ? Vont-ils être confinés dans des centres ? Ils ne peuvent pas rester dehors…» Votre question arrive alors que le gouvernement a pris des mesures de confinement pour l'ensemble de la population, et qu'elles se ressentent dans la rue : «Les gens n'osent plus aller vers les autres, s'inquiète un homme sans domicile fixe auprès du Huffpost. Déjà que nous, on souffre d'être isolés, là on n'existe plus.» https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/18/que-va-t-il-advenir-des-personnes-sans-abri-durant-l-epidemie_1782022/


La Dépêche 22/11/2001:
Ces gros objets d'apparence désuète, pour peu qu'on les compare aux téléphones mobiles, ont poussé comme des champignons dans les années 70.. Le président de la république, soucieux de promouvoir l'usage du téléphone dans une France un peu réticente (l'installation coûtait quand même 1.100 F en 1970) avait alors engagé une politique d'implantation massive de cabines destinée non seulement à pallier la faiblesse de l'équipement individuel, mais également à convaincre la population des vertus de ce nouveau moyen de communication. Sans doute ont-elles contribué à l'essor du téléphone, appareil devenu tellement indispensable qu'en dépit de l'avènement du combiné dans les foyers, le parc des cabines publiques s'est régulièrement développé. « En effet, dans les années 80, les cabines téléphoniques ont été installées afin de pallier au retard pris dans l'équipement des foyers en téléphonie » explique Alain Calvet, de la direction régionale France Télécom. « Le parc de cabines téléphoniques s'est également consolidé dans les années 90 pour répondre aux besoins de communiquer des personnes qui se déplaçaient et souhaitaient rester en contact avec leurs proches ou leur entreprise ». Et ce jusqu'à l'apparition du portable.

« Depuis que l'on compte davantage de mobiles que d'appareils fixes en France, le trafic de la téléphonie publique s'est effondré », révèle Serge Bories, responsable des ventes à France Télécom. « Entre 1998 et 2000, le chiffre d'affaires des cabines a chuté de 50 %, y compris dans les zones sombres où la téléphonie mobile ne passe pas ». Du coup, France Télécom qui finance l'installation et l'entretien technique de ce matériel (6.000 F pour l'appareil et 10.000 F pour l'habitacle environ) supprime les machines les moins rentables au prétexte, sans doute justifié, d'un nécessaire rééquilibrage de l'offre et de la demande. « Ce faisant, précise néanmoins Serge Bories, nous restons scrupuleux du Service Universel que la loi nous impose de rendre à la population. Il consiste à mettre à disposition des administrés de chaque commune de moins de 10.000 habitants des publiphones en libre accès 24h/24 pour l'intégralité du service. La règle d'implantation des cabines (un appareil pour les 1.000 premiers habitants, puis un combiné supplémentaire par tranche de 1.500 personnes), tout le monde doit avoir facilement accès à une cabine ».https://www.ladepeche.fr/article/2001/11/22/120406-la-cabine-telephonique-en-voie-de-disparition.html

Dans les cabines téléphoniques souvent abandonnées aujourd’hui, du mal à voir autre chose aujourd’hui que les SDF qui les investissent et les détournent de leur usage premier, pour les transformer avec les moyens du bord en abri cherchant à supporter l’hiver rigoureux. Les personnages dessinés il y a vingt ans par Ernest Pignon-Ernest ne crient plus, ils se sont recroquevillés, claquemurés dans cet étroit réduit, calfeutrés au milieu de leurs amas de cartons et couvertures, leurs couches de journaux, tissus et sacs plastiques, pour tenter de se protéger du froid, s’isoler de la ville indifférente. http://www.liminaire.fr/proces-verbal/article/simple-comme-un-coup-de-fil

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Cabine10
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Cabine11
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Le XXe siècle aussi a ses martyrs. Ernest Pignon Ernest les a trouvés dans les cabines téléphoniques. « J'ai remarqué que les utilisateurs des téléphones publics ont changé. Les happy few ont tous un portable. Dans les cabines, les gens ont de plus en plus souvent un journal ouvert, à la page des petites annonces : ils cherchent un emploi, un logement... C'est un lieu paradoxal. Un lieu de communication où on est isolé, mais aussi comme en vitrine, avec un éclairage violent comme un projecteur. »    Source https://www.lemonde.fr/archives/article/1999/01/23/les-martyrs-si-proches-d-ernest-pignon-ernest_3533508_1819218.html

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pignon11Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pignon10Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pignon13Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pignon12Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Pignon11

Pour que l'oeuvre fonctionne dans la rue et supporte la confrontation, son dessin doit être très construit, étayé, très fort. Un dessin qui doit, de surcroît, jouer sur de subtiles distorsions, anamorphoses, pour pouvoir être perçu selon des perspectives, angles et points de vue différents. La cabine téléphonique, communicante. C'est lorsque toutes ces conditions sont réunies que se créent à la fois un effet de réel (inscription parfaite) et un effet de distance (ce n'est qu'une image). D'où, pour chacun des personnages figurés, cette apparence de grandeur nature et, en même temps, l'utilisation du noir et blanc comme gage de fiction. Et seul le dessin, ni espace académique, ni espace photographique, donne à Pignon-Ernest cette souplesse et cette liberté de fignoler les déformations de ses corps.

A cet égard, la cabine téléphonique, avec ses transparences et ses reflets, ne pardonne pas. L'exposition révèle très bien comment l'artiste a travaillé ses personnages, ses ombres, comment il met un rai de lumière sur la nuque de celui qui est debout la tête penchée, comment il allonge sensiblement les bras de celui qui est accroupi, déprimé comme si le ciel venait de lui tomber sur la tête. La cabine qui, tout en étant un support difficile, se prête au jeu et se pose, avec sa lumière blafarde, comme lieu emblématique et paradoxal de la non-communication et de l'isolement à la vue de tout le monde. Comme un théâtre du furtif, à l'exemple même des images de Pignon-Ernest, par définition éphémères.
Source Henri-François Debailleux  publié le 15 janvier 1999
https://www.liberation.fr/culture/1999/01/15/pignon-ernest-sur-rue-bien-sura-lyon-une-exposition-restitue-le-processus-de-creation-de-ce-plastici_261198/


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Les auto-confinements d'Abraham Poincheval

Message  Jean-Yves Amir Sam 6 Fév 2021 - 10:43

Alain Griot a écrit:
Premier cas de figure : un choix personnel.

  • La retraite mystique

Simon du désert
« Pareil à saint Siméon, le moine stylite, ce Simon habite en plein désert sur une très haute colonne qui le rapproche de Dieu. Simon représente ce qu'il y a de plus sincère, de plus désintéressé, de plus " élevé " chez les hommes. » https://www.lemonde.fr/archives/article/1965/08/30/simon-du-desert-un-chef-d-oeuvre



Quelle est cette tentation ? Le diable, probablement.
 

La vigie urbaine, 2016

A Rennes, Abraham Poincheval passe une semaine sur une plateforme d'à peine 2m2 perchée à 12 mètres de hauteur.



Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Tu dis être fasciné par les ermites.  

AP : J’ai une fascination pour les ascètes et leur manière de reconsidérer le monde sous d’autres perspectives.  Chez l’ermite il y a une pratique
du monde que je trouve salutaire, avec le désir de se fondre au cœur des éléments et de reconsidérer toute chose dite véridique. C’est pour cela
que j’ai appelé ma première pièce en solitaire "Gyrovague le voyage invisible" en référence à ces ermites que l’on appelle les gyrovagues. Et à Youri Gagarine aussi qui pour moi est le premier ermite de l’espace avec son voyage statique autour de la terre. Les gyrovagues sont ces moines errants, vagabonds sans rattachement a aucune congrégation et qui de ce fait ont disparu très vite. Mais j’aime à supposer qu’on les retrouve sous les traits des « fols-en-christ », du saint Idiot ou encore dans ces malades qui voyageaient en état de transe à la fin du XIXe siècle que l’on appelait les « fous voyageur ».

Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Ton travail propose aussi des formes de pause qui sont également des stases. Or la stase peut confiner à l'extase. Ou à la transcendance. Est-ce que la transcendance a pris une place dans ton œuvre ? Ton œuvre intitulée La vigie fait clairement penser à St. Siméon le Stylite qui incarne l’ascèse, l’austérité mais aussi l’élévation. Plus récemment tu as pu réaliser ton rêve, de marcher sur les nuages avec ta dernière pièce présentée à la Biennale de Lyon. Est-ce que ce sont deux dimensions importantes pour toi ?

AP : En effet au gré des expériences c’est un espace qui s’est ouvert et c’est sans doute un nouveau territoire à explorer. La Vigie fait référence en partie à Saint-Siméon et plus largement à la pratique des stylites qui consiste à se placer entre ciel et terre comme intercesseur. Curieusement ce projet est né sous terre. Au moment où je commençais à imaginer marcher sur les nuages. J’avais essuyé plusieurs refus de la part de diverses structures pour ce projet. J’ai donc imaginé m’élever graduellement jusqu’aux nuages.  En réalisant La vigie, c’était une forme d’apprentissage par palier. C’est aussi un carottage atmosphérique. Dans une étude sur la Flûte enchantée de Mozart par Jan Assmann (cf. livret René Jacobs/Harmonia mundi), il est fait référence à la théorie des mystères, du passage des illusions ou à l’épreuve des silences. Ainsi que la proximité avec la mort et l’illumination. La vigie reprend ce cheminement. Saint Siméon, ce reclus des cieux est intéressant à plusieurs niveaux. Il invente à sa manière la communication à haut débit entre ciel et terre de façon verticale, mais aussi sur un plan horizontal. Placé à un point stratégique, les pèlerins, les marchands, les voyageurs, viennent le consulter au sujet du monde céleste et terrestre, en échangent sur la situation politique économique des différents pays dont ils proviennent. C’est une information hors du pouvoir politique qui circule au pied de la colonne de Siméon. C’est en fait une antenne. Siméon, c’est aussi une histoire de l’image, il incarne l’Icône en se posant sur le monochrome du ciel. Il construit un nouveau rapport à l'image, il me semble.

Une variante à 20 m de hauteur au château de Vizille:




2014 : Dans la peau de l'ours

(Musée de la chasse et de la nature, Paris)
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Abraha10

Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE PP : Ton prochain projet, qui te tient particulièrement à cœur, consiste à vivre dans une ruche avec des abeilles. C’est la première fois que tu interagis avec le vivant de cette façon. Qu’est ce qui te motive et qu’attends-tu de cette aventure ?

AP : C’est une continuité des œuvres liées au vivant. J’ai commencé avec Ours puis avec Œuf et je poursuis avec Ruche. C’est une suite de réflexions qui se développe avec ces pièces. Avec Ours j’expérimentais une mythologie à l’échelle de l’humanité. On retrouve dans chaque civilisation une mythologie liée à l’ours qui serait aussi une des premières formes de croyance. L’ours est d’une certaine manière un passeur, celui qui fait la jonction entre différents mondes, c’est aussi pour cela que j’imaginais ce projet comme un voyage. Pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Même si l’œuf a une très grande valeur symbolique dans la création du cosmos. Dans Ruche, on passe un cran plus haut puisque l’interaction est beaucoup plus partagée entre les abeilles et moi. C’est le moment de faire l’expérience d’une autre société, ou le rapport au monde est celui des insectes. Mais pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Imaginer peut quelquefois réduire le champ des possibles et créer des complications lors de la performance. En effet il n’y a rien de plus compliqué à vivre, lorsque l’on est dans une situation périlleuse, que de vouloir faire correspondre les choses à des idées préconçues. Il me semble plus intéressant de suivre une sorte de raisonnement intuitif.

Voyeurisme et webcam au Musée de la Chasse : dans la peau de l'ours      8 avr. 2014 Par alice maruani
Abraham Poincheval s'est enfermé dans un ours empaillé pour 13 jours. L'expérience se veut un retour mystique à la nature. Mais, grâce à une webcam, il nous parle moins de nos racines ancestrales que de notre expérience moderne d'internaute.

Au Musée de la Chasse, au milieu de collections de fusils et de têtes de cerf, un homme s’est enfermé dans un ours. Pour survivre, Abraham Poincheval, spécialiste des immersions extrêmes, se nourrit  de "végétaux herbacés, de baies, d’insectes, de miel et de fruits." Pour se donner du courage, il a aussi pris un saucisson. L'immersion dans cet espace étroit doit durer 13 jours. On peut venir le voir (à travers l’orifice de l’animal, oui), lui parler, lui lire de la littérature classique. C’est amusant, impressionnant et médiatique.

Mais pour moi, la performance est ailleurs. Elle est dans le double dispositif vidéo qui la diffuse en ligne et en direct. Ca m'arrange bien, car je suis paresseuse et que je n'aime pas les animaux empaillés. Sur un site internet dédié, une caméra me permet donc de voir l’extérieur de l’ours (la salle du musée, les visiteurs et l’ours d’Abraham) et une autre, embarquée avec l'artiste, l’intérieur. Cette dernière est la plus intéressante, évidemment.

J’ouvre la page en onglet, et dans ma journée, j’y jette régulièrement un oeil. Ainsi, je sais qu’il se couche tôt (avant 23h) et se réveille généralement tard (vers 10h). Quand il est réveillé, il lit ou parle aux quelques visiteurs. Il n’y a pas foule. La lumière est allumée, il est a-demi allongé dans son trou, on devine son short, un paquet de céréales sur sa droite et des rouleaux de papiers toilettes au-dessus de sa tête. Sur les côtés, des poignées lui permettent de faire quelques exercices physiques pour ne pas se rouiller. L’image est presque banale. Elle devrait être ennuyeuse, mais au contraire, elle est fascinante.

D’abord, il y a le défi de rester presque immobile pendant 13 jours : « Est-il mort ? » pense-t-on. Il faut vérifier. Ensuite, la performance titille notre curiosité, et surtout notre goût du voyeurisme. Elle nous donne accès, en un clic, au ventre de l’ours, à toute l'intimité de cet inconnu.



Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Comment se passent les sorties de tes confinements performatifs et comment gères-tu les déconfinements. Par exemple au sortir de la pierre, du stylite ou des œufs ? Est-ce qu'il y a un avant et un après ?  Et est-ce que ton travail ne fonctionne pas aussi sur cette polarité ?

AP : La sortie est toujours un moment fort durant lequel je ne suis pas tout à fait présent. On peut dire que physiquement je suis là mais qu’une bonne partie de moi est encore en chemin. Il faut donc prendre le temps de se reconstituer pour entrer dans ce nouveau flux qu’est devenu le quotidien. Cette « réadaptation » peu prendre deux semaines, un mois voir six. En effet, il y a une histoire de polarité et c’est d’ailleurs elle qui guide ma boussole lorsque je suis amené à dériver ou à faire des expériences de pierre de poule. C’est aussi ces nouvelles relations et ces nouvelles expériences qui aiguisent le rapport a mon quotidien et me font l’appréhender différemment.

PP : Une nouvelle énergie pour le monde d'après ?

AP : Bien entendu cette « énergie » est toujours présente et il dépend à chacun d’en faire l’expérience et de la partager.




Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Que t'inspire la situation actuelle avec le confinement à la fois individuel, collectif et mondial pour lutter contre la pandémie du Covid 19. Une première pour l'humanité à cette échelle. Est-ce que ton travail t’a en quelque sorte préparé à vivre cela ?

AP : Oui sans doute en partie. Mais pour le moment c’est un confinement en famille Smile

PP : Comment réagis-tu, en tant qu'artiste, mais aussi en tant qu'individu et citoyen, à la manière dont les pouvoirs publics et politiques gèrent cette situation. On sait très bien que le confinement a aussi une dimension politique même si ces derniers se cachent derrière la dimension scientifique.

AP : J’ai du mal à exprimer un jugement, il se fera à posteriori. Il me semble plus important aujourd’hui d’être ensemble, surtout si le confinement se durcit. C’est sans aucun doute le moment de continuer à développer tout notre potentiel dit alternatif et collectif. Je pense surtout à l’après-confinement. Beaucoup de mes proches vont être impactés les artistes, les galeries, les centres d’arts, les salles de spectacle.



Les extraits ci-dessus proviennent de l'entretien de Pascal Pique avec Abraham Poincheval et d'un article d'Alice Maruani qui sont tous deux en accès libre sur leurs blogs de Médiapart ici et

A lire aussi https://blogs.mediapart.fr/edition/en-bigorre/article/270420/art-confinement-je-veux-vivre-dans-une-ruche-le-projet-dabraham-poincheval
Jean-Yves Amir
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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. Empty Fred Vargas

Message  alain Ven 13 Aoû 2021 - 13:31


Je reviens sur Fred Vargas et "Quand sort la recluse" car je viens de lire le bouquin.
J'avais lu 2 ou 3 autres de Vargas. C'est très bien tricoté.
Je note juste ça: le commissaire et ses brumes, ses bulles gazeuses, ses phrases et mots qu'il entend et note dans son carnet
( genre Martin-Précherat..martin-pêcheur..affaire réglée) ça me semble une métaphore du travail de l'écrivaine, Fred.
Elle aussi elle a des bribes qu'elle va tricoter pour faire son roman. Le commissaire est son alter ego.
Bon, c'est pas là une réflexion sur le confinement, menfin c'est offert gracieusement.

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