Confinements / Déconfinements : représentations artistiques.

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Empty Re: Confinements / Déconfinements : représentations artistiques.

Message  Ulice Amer Jeu 4 Fév 2021 - 19:53


Cela me fait penser à un article que j'ai lu récemment sur la construction historique du couvre-feu (littéralement : recouvrir les foyers pour limiter les risques d'incendie la nuit jusqu'au XVIIIe siècle), comme une construction politique, un dispositif rudimentaire de contrôle des populations les nuits, à une époque où il y avait en fait très peu de moyens pour régenter la nuit (ni lumières, ni forces de l'ordre nocturnes) ni pour protéger les habitants (serrures, etc). Grand paradoxe donc qu'un retour au couvre-feu dans notre contemporain hyper sécuritaire !
A lire ici :
Le couvre-feu : une histoire longue du confinement nocturne

Ulice Amer

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Empty La séquestration dans le polar : florilège

Message  Ulice Amer Ven 5 Fév 2021 - 8:44

Parmi les pratiques culturelles qui restaient possibles pendant le confinement, et qui se sont maintenues (ou qui ont augmenté) au printemps et à l’automne 2020, il y a le visionnage de films et de séries, mais il y a aussi la lecture. Parmi les livres, on lit massivement des polars. Et il y a pas mal de polars qui nous parlent eux aussi d’une certaine forme un peu radicale de confinement, la séquestration.

La séquestration se distingue du confinement par sa brutalité et par l’idée, plus présente dans le terme « séquestration », d’un enfermement intra-muros. Bien que les deux impliquent une contrainte physique s’exerçant sur la liberté de mouvement des corps dans l’espace, la séquestration impose l’image d’un corps quasiment immobilisé, emprisonné, quand le confinement désigne de manière moins spécifique une restriction de liberté.

Bien qu’on puisse trouver des récits d’enfermement assez tôt dans les littératures policières (il en est question chez Conan Doyle), la séquestration comme thème littéraire me semble s’être généralisée relativement récemment, accompagnant l’explosion contemporaine du thriller, du roman à suspense, dont elle constitue l’une des matrices narratives les plus usitées, avec le meurtre en série (le serial killer). Comme le kidnapping, le crime en série est plus susceptible de tenir le lecteur en haleine que les crimes uniques et « presque parfaits » du roman policier traditionnel. Pourquoi ? Parce que c’est un crime en cours, qui laisse à l’auteur le loisir d’en déployer la violence sur toute la temporalité du roman, faisant reposer sur lui toute la manipulation des affects du lecteur (et bien sûr de son plaisir de lecture !). On l’aura compris, la séquestration est donc présente dans des formes de polar qui sollicitent les émotions les plus sensibles beaucoup plus que le plaisir intellectuel.
Une étude sociologique sur les lecteurs·trices de polar montre combien le plaisir du polar réside dans une lecture de la « distance sociale sur fond de vraisemblance » : en gros, le réalisme du polar permet la projection autobiographique mais la brutalité de ce réel « rappelle également au lecteur que lui, dans le monde réel, a échappé à cet ordre des fatalités prévisibles » (Collovald & Neveu, 2004, p. 235) C'est une étude intitulée Lire le Noir.


   
On vient de le voir, ces lecteurs investissent une part d'eux-mêmes dans ce genre littéraire qui fait écho chez eux à leur expérience vécue des infortunes de la vie. La lecture de romans policiers est à la fois et en même temps, une évasion et une forme de prise sur le réel par le biais de l'imaginaire. En ce sens, elle est une modalité de gestion d'un destin social ni accepté ni récusé, un instrument de maîtrise de soi, une sorte de "tracé identitaire". [...] Tout en rappelant dans l'ordre du romanesque, les destins échoués et les sauvetages souvent ratés des innocents, [l'intrigue] rappelle également au lecteur que lui, dans le monde réel, a échappé à cet ordre des fatalités prévisibles, ou reste sous la menace d'un avenir contraire [pire].



Lire des histoires de séquestration quand on est confiné ne serait donc pas absurde, cela permettrait, pour filer le raisonnement des sociologues de « surmonter l’angoisse en lisant l’effroyable » (Neveu et Collovald, 2004, p. 236)

Je n’ai pas fait de généalogie rigoureuse de la naissance de ce thème mais je pense qu’on peut dire que les premiers grands thrillers de séquestration, c’est Misery (1987) et Le Silence des agneaux, de Thomas Harris (1988). Psychose est antérieur, mais ce n’est pas un grand succès littéraire. Ceci dit, on pourrait probablement documenter l’influence du cinéma sur la littérature policière postérieure !

On peut interpréter la séquestration comme un thème qui radicalise (pour l’analyser) des formes de confinement qui s’appliquent à des catégories sociales minorées et invisibilisées. Dans les intrigues de ces récits, les kidnapping/violences peuvent en effet avoir lieu (sans que personne s’en rende compte) parce que les victimes (et parfois les criminels) sont à la base des personnes peu visibles, un peu oubliées, un peu en marge :  

Des nœuds d’acier, de Sandrine Collette :

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Des-noeuds-d-acier

Ici, c’est Théo, un homme qui sort de prison, déconne à nouveau et veut se faire oublier. Donc il se retire à la campagne, et se fait enlever au cours d’une marche par deux vieux… L’écho entre la prison et le nouvel enfermement est très fort, et d’ailleurs la séquestration repose aussi sur l’idée qu’il existe des zones de non-droit total à la campagne, des pans entiers de la vie rurale qui échappent aux règles et au regard de la société, comme en témoigne le prologue du roman :

   
Il en a fallu du temps pour que ce petit coin de pays se défasse du souvenir de l’effroyable fait divers qui l’a marqué au cours de l’été 2002. Dans les quotidiens et les hebdos nationaux, au journal télévisé, bien évidemment dans la presse à sensation : il est passé partout. À nous, habitants acharnés ou passionnés de cette terre dépeuplée, il a fait une publicité mauvaise et morbide ; beaucoup de gens aujourd’hui encore ne connaissent notre région que par cette triste chronique.


Dans Grossir le ciel, de Franck Bouysse (autre grand narrateur contemporain de la ruralité), le protagoniste découvre que (SPOILER !!!!)

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 9782253164180-001-T

... son voisin Abel confine son fils, atteint d’un handicap mental, au motif qu’il serait trop violent.
Un roman plus récent, Oxymort, traite la séquestration du point de vue du séquestré, mais je ne peux pas vous en dire, plus, je ne l’ai pas lu !

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 CVT_Oxymort_6965

D'aucuns seront peut-être inspirés pour commenter les couvertures !

Bouysse rejoint à certains égards Franck Thilliez, qui fait un peu de la séquestration le grand motif décliné à l’envie, dans Vertige, par exemple, où trois personnages se réveillent attachés dans une grotte sans savoir pourquoi, et sans se connaître. Et parmi eux, il y a Farid, qui était déjà un petit bandit, littéralement « hors-la-loi », évitant les zones visibles de la vie sociale, à ses confins, si l’on veut… On voit bien comme l’exclusion sociale et le confinement se rejoignent par le sens même du mot confinement : ce qui est confiné désigne aussi ce qui est repoussé sur les bords, maintenu au seuil de l'espace public.

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 20044_1493829


Idem pour les protagonistes d’En douce, court roman de Marin Ledun :

Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 CVT_En-douce_9268

Une jeune femme qui a perdu sa jambe orchestre l’enlèvement d’un jeune homme, lui casse la jambe aussi, et le retient des jours et des jours dans son hangar, jusqu’à ce qu’il comprenne (et nous aussi), pourquoi c’est sur lui que ça tombe… Le tout se passe dans un village enclavé et dépeuplé, dans un milieu d’employés précaires si mouvant qu’on ne remarque pas vite les absences des uns et des autres…

Et bien sûr, les séquestrées sont aussi beaucoup des femmes, chez Thomas Harris et Hitchcock, mais aussi chez Fred Vargas, qui associe séquestration, culture du viol et reclusoirs dans son grand revival littéraire des recluses religieuses, dans Quand sort la recluse. Mais cela mériterait un post à part-entière !
A suivre donc !

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Message  alain Ven 5 Fév 2021 - 14:56

je reviens sur le couvre-feu (sans avoir encore lu le post suivant sur le polar)
je viens d'arranger mon brouillon-réaction d'hier soir
Ulice Amer  
A lire ici : Le couvre-feu : une histoire longue du confinement nocturne
Le couvre-feu renvoie dans l’imaginaire collectif aux guerres du XXe siècle, imposé pendant le Blitz aux habitants de Londres en 1940 ou encore par le gouvernement français aux musulmans algériens en 1961.

J'ai tout de suite pensé à 1961.
Certes j'avais fait un peu d'activisme lorsque le couvre-feu nous est tombé dessus,
(ce n'est jamais "le peuple" qui en décide)
"Couvre-feu, Chef!", 3Dvidéo


........
.

......mais je me souviens que les gens parlaient tout de suite de 1961.

C'est en relisant le lien donné par Ulice (je l'avais d'avord survolé) que j'ai vu qu'il commençait par 1961.

En m'aidant de wikipédia voici mon résumé:

La manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, est un boycott du couvre-feu nouvellement appliqué aux seuls Maghrébins.
.
Les défilés nocturnes sur les grandes artères de la capitale donnent lieu à des affrontements au cours desquels des policiers font feu.
La brutalité de la répression, qui se poursuit au-delà de la nuit du 17 dans l'enceinte des centres d'internement,
fait ... de nombreux morts...38 à plus de 200 morts.


La mémoire , sélective et oublieuse confond souvent ceci avec l'affaire du métro Charonne:
un cas de violence policière qui a eu lieu le 8 février 1962, dans la station de métro Charonne à Paris,
à l'encontre de personnes manifestant contre l'Organisation armée secrète (OAS) et la guerre d'Algérie.
La manifestation, organisée par le Parti communiste français et d'autres organisations de gauche, avait en effet été interdite,
.
Lorsque je travaillais au journal L'Humanité, il y avait dans mon bureau une photo d'un des morts, un salarié de l'Huma.
Edouard Lemarchand , je crois , 40 ans.

Ernest Pignon-Ernest (d'ailleurs un ami dudit journal, pub gratuite) a de la mémoire, c'est la moitié de son métier!

Sur son action pour La Commune de Paris il disait:
"J’ai collé ça dans des lieux qui
avaient un lien direct avec la Commune, comme la Butte aux Cailles, le Père Lachaise, près du mur des Fédérés, le
Sacré-Coeur,puis des lieux liés au combat pour la liberté, disons en gros, donc la libération de Paris, et des lieux liés à
la guerre d’Algérie, notamment les quais de Seine d’où on a jeté des algériens en 1961.''"

ci-dessous au métro Charonne

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Message  alain Ven 5 Fév 2021 - 17:23

petite suite à mon post précédent

je me souviens très bien de Steve, mort à Nantes,

car j'avais trouvé , via Streetview je crois, de quoi faire ceci

 

Il y eut un tag sur une berge qui associait sa disparition à la mort des algériens jetés à la Seine.

Dès que je retrouve le tag je rééditerai

On se rappelle que d'après les flics la fête techno avait dépassé l'horaire nocturne autorisé.
A l'époque, j'avais visité le lieu, toujours en Street view, c' est une zone industrielle,
il n'y a pas âme qui vive, et surtout pas à 3h du matin!



Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Mjaxot10


rééedit: en fait j'avais vu le tag dans un article, que je viens de retrouver, mais c'était une photo ancienne. Menfin ça change rien trop sur la question du couvre-feu

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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Empty Pignon-Ernest 1996 : Cabines

Message  Jean-Yves Amir Ven 5 Fév 2021 - 19:07

Bon, je rebondis sur l'évocation de Pignon-Ernest par Alain ci-dessus,
et sur ce propos d'Ulice
Ulice Amer a écrit:On peut interpréter la séquestration comme un thème qui radicalise (pour l’analyser) des formes de confinement qui s’appliquent à des catégories sociales minorées et invisibilisées. Dans les intrigues de ces récits, les kidnapping/violences peuvent en effet avoir lieu (sans que personne s’en rende compte) parce que les victimes (et parfois les criminels) sont à la base des personnes peu visibles, un peu oubliées, un peu en marge  

wait

Question posée par Agathe le 16/03/2020
«Je me demandais, que va-t-il se passer pour les sans-abri ? Vont-ils être confinés dans des centres ? Ils ne peuvent pas rester dehors…» Votre question arrive alors que le gouvernement a pris des mesures de confinement pour l'ensemble de la population, et qu'elles se ressentent dans la rue : «Les gens n'osent plus aller vers les autres, s'inquiète un homme sans domicile fixe auprès du Huffpost. Déjà que nous, on souffre d'être isolés, là on n'existe plus.» https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/18/que-va-t-il-advenir-des-personnes-sans-abri-durant-l-epidemie_1782022/


La Dépêche 22/11/2001:
Ces gros objets d'apparence désuète, pour peu qu'on les compare aux téléphones mobiles, ont poussé comme des champignons dans les années 70.. Le président de la république, soucieux de promouvoir l'usage du téléphone dans une France un peu réticente (l'installation coûtait quand même 1.100 F en 1970) avait alors engagé une politique d'implantation massive de cabines destinée non seulement à pallier la faiblesse de l'équipement individuel, mais également à convaincre la population des vertus de ce nouveau moyen de communication. Sans doute ont-elles contribué à l'essor du téléphone, appareil devenu tellement indispensable qu'en dépit de l'avènement du combiné dans les foyers, le parc des cabines publiques s'est régulièrement développé. « En effet, dans les années 80, les cabines téléphoniques ont été installées afin de pallier au retard pris dans l'équipement des foyers en téléphonie » explique Alain Calvet, de la direction régionale France Télécom. « Le parc de cabines téléphoniques s'est également consolidé dans les années 90 pour répondre aux besoins de communiquer des personnes qui se déplaçaient et souhaitaient rester en contact avec leurs proches ou leur entreprise ». Et ce jusqu'à l'apparition du portable.

« Depuis que l'on compte davantage de mobiles que d'appareils fixes en France, le trafic de la téléphonie publique s'est effondré », révèle Serge Bories, responsable des ventes à France Télécom. « Entre 1998 et 2000, le chiffre d'affaires des cabines a chuté de 50 %, y compris dans les zones sombres où la téléphonie mobile ne passe pas ». Du coup, France Télécom qui finance l'installation et l'entretien technique de ce matériel (6.000 F pour l'appareil et 10.000 F pour l'habitacle environ) supprime les machines les moins rentables au prétexte, sans doute justifié, d'un nécessaire rééquilibrage de l'offre et de la demande. « Ce faisant, précise néanmoins Serge Bories, nous restons scrupuleux du Service Universel que la loi nous impose de rendre à la population. Il consiste à mettre à disposition des administrés de chaque commune de moins de 10.000 habitants des publiphones en libre accès 24h/24 pour l'intégralité du service. La règle d'implantation des cabines (un appareil pour les 1.000 premiers habitants, puis un combiné supplémentaire par tranche de 1.500 personnes), tout le monde doit avoir facilement accès à une cabine ».https://www.ladepeche.fr/article/2001/11/22/120406-la-cabine-telephonique-en-voie-de-disparition.html

Dans les cabines téléphoniques souvent abandonnées aujourd’hui, du mal à voir autre chose aujourd’hui que les SDF qui les investissent et les détournent de leur usage premier, pour les transformer avec les moyens du bord en abri cherchant à supporter l’hiver rigoureux. Les personnages dessinés il y a vingt ans par Ernest Pignon-Ernest ne crient plus, ils se sont recroquevillés, claquemurés dans cet étroit réduit, calfeutrés au milieu de leurs amas de cartons et couvertures, leurs couches de journaux, tissus et sacs plastiques, pour tenter de se protéger du froid, s’isoler de la ville indifférente. http://www.liminaire.fr/proces-verbal/article/simple-comme-un-coup-de-fil

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Le XXe siècle aussi a ses martyrs. Ernest Pignon Ernest les a trouvés dans les cabines téléphoniques. « J'ai remarqué que les utilisateurs des téléphones publics ont changé. Les happy few ont tous un portable. Dans les cabines, les gens ont de plus en plus souvent un journal ouvert, à la page des petites annonces : ils cherchent un emploi, un logement... C'est un lieu paradoxal. Un lieu de communication où on est isolé, mais aussi comme en vitrine, avec un éclairage violent comme un projecteur. »    Source https://www.lemonde.fr/archives/article/1999/01/23/les-martyrs-si-proches-d-ernest-pignon-ernest_3533508_1819218.html

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Pour que l'oeuvre fonctionne dans la rue et supporte la confrontation, son dessin doit être très construit, étayé, très fort. Un dessin qui doit, de surcroît, jouer sur de subtiles distorsions, anamorphoses, pour pouvoir être perçu selon des perspectives, angles et points de vue différents. La cabine téléphonique, communicante. C'est lorsque toutes ces conditions sont réunies que se créent à la fois un effet de réel (inscription parfaite) et un effet de distance (ce n'est qu'une image). D'où, pour chacun des personnages figurés, cette apparence de grandeur nature et, en même temps, l'utilisation du noir et blanc comme gage de fiction. Et seul le dessin, ni espace académique, ni espace photographique, donne à Pignon-Ernest cette souplesse et cette liberté de fignoler les déformations de ses corps.

A cet égard, la cabine téléphonique, avec ses transparences et ses reflets, ne pardonne pas. L'exposition révèle très bien comment l'artiste a travaillé ses personnages, ses ombres, comment il met un rai de lumière sur la nuque de celui qui est debout la tête penchée, comment il allonge sensiblement les bras de celui qui est accroupi, déprimé comme si le ciel venait de lui tomber sur la tête. La cabine qui, tout en étant un support difficile, se prête au jeu et se pose, avec sa lumière blafarde, comme lieu emblématique et paradoxal de la non-communication et de l'isolement à la vue de tout le monde. Comme un théâtre du furtif, à l'exemple même des images de Pignon-Ernest, par définition éphémères.
Source Henri-François Debailleux  publié le 15 janvier 1999
https://www.liberation.fr/culture/1999/01/15/pignon-ernest-sur-rue-bien-sura-lyon-une-exposition-restitue-le-processus-de-creation-de-ce-plastici_261198/


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Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Empty Les auto-confinements d'Abraham Poincheval

Message  Jean-Yves Amir Sam 6 Fév 2021 - 10:43

Alain Griot a écrit:
Premier cas de figure : un choix personnel.

  • La retraite mystique

Simon du désert
« Pareil à saint Siméon, le moine stylite, ce Simon habite en plein désert sur une très haute colonne qui le rapproche de Dieu. Simon représente ce qu'il y a de plus sincère, de plus désintéressé, de plus " élevé " chez les hommes. » https://www.lemonde.fr/archives/article/1965/08/30/simon-du-desert-un-chef-d-oeuvre



Quelle est cette tentation ? Le diable, probablement.
 

La vigie urbaine, 2016

A Rennes, Abraham Poincheval passe une semaine sur une plateforme d'à peine 2m2 perchée à 12 mètres de hauteur.



Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Tu dis être fasciné par les ermites.  

AP : J’ai une fascination pour les ascètes et leur manière de reconsidérer le monde sous d’autres perspectives.  Chez l’ermite il y a une pratique
du monde que je trouve salutaire, avec le désir de se fondre au cœur des éléments et de reconsidérer toute chose dite véridique. C’est pour cela
que j’ai appelé ma première pièce en solitaire "Gyrovague le voyage invisible" en référence à ces ermites que l’on appelle les gyrovagues. Et à Youri Gagarine aussi qui pour moi est le premier ermite de l’espace avec son voyage statique autour de la terre. Les gyrovagues sont ces moines errants, vagabonds sans rattachement a aucune congrégation et qui de ce fait ont disparu très vite. Mais j’aime à supposer qu’on les retrouve sous les traits des « fols-en-christ », du saint Idiot ou encore dans ces malades qui voyageaient en état de transe à la fin du XIXe siècle que l’on appelait les « fous voyageur ».

Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Ton travail propose aussi des formes de pause qui sont également des stases. Or la stase peut confiner à l'extase. Ou à la transcendance. Est-ce que la transcendance a pris une place dans ton œuvre ? Ton œuvre intitulée La vigie fait clairement penser à St. Siméon le Stylite qui incarne l’ascèse, l’austérité mais aussi l’élévation. Plus récemment tu as pu réaliser ton rêve, de marcher sur les nuages avec ta dernière pièce présentée à la Biennale de Lyon. Est-ce que ce sont deux dimensions importantes pour toi ?

AP : En effet au gré des expériences c’est un espace qui s’est ouvert et c’est sans doute un nouveau territoire à explorer. La Vigie fait référence en partie à Saint-Siméon et plus largement à la pratique des stylites qui consiste à se placer entre ciel et terre comme intercesseur. Curieusement ce projet est né sous terre. Au moment où je commençais à imaginer marcher sur les nuages. J’avais essuyé plusieurs refus de la part de diverses structures pour ce projet. J’ai donc imaginé m’élever graduellement jusqu’aux nuages.  En réalisant La vigie, c’était une forme d’apprentissage par palier. C’est aussi un carottage atmosphérique. Dans une étude sur la Flûte enchantée de Mozart par Jan Assmann (cf. livret René Jacobs/Harmonia mundi), il est fait référence à la théorie des mystères, du passage des illusions ou à l’épreuve des silences. Ainsi que la proximité avec la mort et l’illumination. La vigie reprend ce cheminement. Saint Siméon, ce reclus des cieux est intéressant à plusieurs niveaux. Il invente à sa manière la communication à haut débit entre ciel et terre de façon verticale, mais aussi sur un plan horizontal. Placé à un point stratégique, les pèlerins, les marchands, les voyageurs, viennent le consulter au sujet du monde céleste et terrestre, en échangent sur la situation politique économique des différents pays dont ils proviennent. C’est une information hors du pouvoir politique qui circule au pied de la colonne de Siméon. C’est en fait une antenne. Siméon, c’est aussi une histoire de l’image, il incarne l’Icône en se posant sur le monochrome du ciel. Il construit un nouveau rapport à l'image, il me semble.

Une variante à 20 m de hauteur au château de Vizille:




2014 : Dans la peau de l'ours

(Musée de la chasse et de la nature, Paris)
Confinements / Déconfinements : représentations artistiques. - Page 1 Abraha10

Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE PP : Ton prochain projet, qui te tient particulièrement à cœur, consiste à vivre dans une ruche avec des abeilles. C’est la première fois que tu interagis avec le vivant de cette façon. Qu’est ce qui te motive et qu’attends-tu de cette aventure ?

AP : C’est une continuité des œuvres liées au vivant. J’ai commencé avec Ours puis avec Œuf et je poursuis avec Ruche. C’est une suite de réflexions qui se développe avec ces pièces. Avec Ours j’expérimentais une mythologie à l’échelle de l’humanité. On retrouve dans chaque civilisation une mythologie liée à l’ours qui serait aussi une des premières formes de croyance. L’ours est d’une certaine manière un passeur, celui qui fait la jonction entre différents mondes, c’est aussi pour cela que j’imaginais ce projet comme un voyage. Pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Même si l’œuf a une très grande valeur symbolique dans la création du cosmos. Dans Ruche, on passe un cran plus haut puisque l’interaction est beaucoup plus partagée entre les abeilles et moi. C’est le moment de faire l’expérience d’une autre société, ou le rapport au monde est celui des insectes. Mais pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Imaginer peut quelquefois réduire le champ des possibles et créer des complications lors de la performance. En effet il n’y a rien de plus compliqué à vivre, lorsque l’on est dans une situation périlleuse, que de vouloir faire correspondre les choses à des idées préconçues. Il me semble plus intéressant de suivre une sorte de raisonnement intuitif.

Voyeurisme et webcam au Musée de la Chasse : dans la peau de l'ours      8 avr. 2014 Par alice maruani
Abraham Poincheval s'est enfermé dans un ours empaillé pour 13 jours. L'expérience se veut un retour mystique à la nature. Mais, grâce à une webcam, il nous parle moins de nos racines ancestrales que de notre expérience moderne d'internaute.

Au Musée de la Chasse, au milieu de collections de fusils et de têtes de cerf, un homme s’est enfermé dans un ours. Pour survivre, Abraham Poincheval, spécialiste des immersions extrêmes, se nourrit  de "végétaux herbacés, de baies, d’insectes, de miel et de fruits." Pour se donner du courage, il a aussi pris un saucisson. L'immersion dans cet espace étroit doit durer 13 jours. On peut venir le voir (à travers l’orifice de l’animal, oui), lui parler, lui lire de la littérature classique. C’est amusant, impressionnant et médiatique.

Mais pour moi, la performance est ailleurs. Elle est dans le double dispositif vidéo qui la diffuse en ligne et en direct. Ca m'arrange bien, car je suis paresseuse et que je n'aime pas les animaux empaillés. Sur un site internet dédié, une caméra me permet donc de voir l’extérieur de l’ours (la salle du musée, les visiteurs et l’ours d’Abraham) et une autre, embarquée avec l'artiste, l’intérieur. Cette dernière est la plus intéressante, évidemment.

J’ouvre la page en onglet, et dans ma journée, j’y jette régulièrement un oeil. Ainsi, je sais qu’il se couche tôt (avant 23h) et se réveille généralement tard (vers 10h). Quand il est réveillé, il lit ou parle aux quelques visiteurs. Il n’y a pas foule. La lumière est allumée, il est a-demi allongé dans son trou, on devine son short, un paquet de céréales sur sa droite et des rouleaux de papiers toilettes au-dessus de sa tête. Sur les côtés, des poignées lui permettent de faire quelques exercices physiques pour ne pas se rouiller. L’image est presque banale. Elle devrait être ennuyeuse, mais au contraire, elle est fascinante.

D’abord, il y a le défi de rester presque immobile pendant 13 jours : « Est-il mort ? » pense-t-on. Il faut vérifier. Ensuite, la performance titille notre curiosité, et surtout notre goût du voyeurisme. Elle nous donne accès, en un clic, au ventre de l’ours, à toute l'intimité de cet inconnu.



Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Comment se passent les sorties de tes confinements performatifs et comment gères-tu les déconfinements. Par exemple au sortir de la pierre, du stylite ou des œufs ? Est-ce qu'il y a un avant et un après ?  Et est-ce que ton travail ne fonctionne pas aussi sur cette polarité ?

AP : La sortie est toujours un moment fort durant lequel je ne suis pas tout à fait présent. On peut dire que physiquement je suis là mais qu’une bonne partie de moi est encore en chemin. Il faut donc prendre le temps de se reconstituer pour entrer dans ce nouveau flux qu’est devenu le quotidien. Cette « réadaptation » peu prendre deux semaines, un mois voir six. En effet, il y a une histoire de polarité et c’est d’ailleurs elle qui guide ma boussole lorsque je suis amené à dériver ou à faire des expériences de pierre de poule. C’est aussi ces nouvelles relations et ces nouvelles expériences qui aiguisent le rapport a mon quotidien et me font l’appréhender différemment.

PP : Une nouvelle énergie pour le monde d'après ?

AP : Bien entendu cette « énergie » est toujours présente et il dépend à chacun d’en faire l’expérience et de la partager.




Art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval 27 AVR. 2020 PAR PASCAL PIQUE
PP : Que t'inspire la situation actuelle avec le confinement à la fois individuel, collectif et mondial pour lutter contre la pandémie du Covid 19. Une première pour l'humanité à cette échelle. Est-ce que ton travail t’a en quelque sorte préparé à vivre cela ?

AP : Oui sans doute en partie. Mais pour le moment c’est un confinement en famille Smile

PP : Comment réagis-tu, en tant qu'artiste, mais aussi en tant qu'individu et citoyen, à la manière dont les pouvoirs publics et politiques gèrent cette situation. On sait très bien que le confinement a aussi une dimension politique même si ces derniers se cachent derrière la dimension scientifique.

AP : J’ai du mal à exprimer un jugement, il se fera à posteriori. Il me semble plus important aujourd’hui d’être ensemble, surtout si le confinement se durcit. C’est sans aucun doute le moment de continuer à développer tout notre potentiel dit alternatif et collectif. Je pense surtout à l’après-confinement. Beaucoup de mes proches vont être impactés les artistes, les galeries, les centres d’arts, les salles de spectacle.



Les extraits ci-dessus proviennent de l'entretien de Pascal Pique avec Abraham Poincheval et d'un article d'Alice Maruani qui sont tous deux en accès libre sur leurs blogs de Médiapart ici et

A lire aussi https://blogs.mediapart.fr/edition/en-bigorre/article/270420/art-confinement-je-veux-vivre-dans-une-ruche-le-projet-dabraham-poincheval
Jean-Yves Amir
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